Bâtiment panoptique, bâtiment construit de telle manière que d'un point de l'édifice l’on puisse en voir tout l'intérieur. Substantivement. On a proposé de bâtir un panoptique pour servir de maison de correction. Du grec « pan », tout, et optique.
Littré
Choisir le titre d’un journal; entreprise esthétique, projet
philosophique ou opération de mise en marché? L’identification
symbolique d’un projet journalistique à un titre nécessite
toujours ce partage entre bon goût et coup de gueule, entre sonorité
et signification. À travers ces différentes considérations,
nous avons convenu que le titre du journal devrait révéler en
partie son identité, servir d'énoncé d'intention.
Mais qu’est-ce en fait qu’un panoptique? Pan-optique : toutes-vues. Le concept est en parfaite harmonie avec le sens de notre projet qui se veut une revue mensuelle d’actualité internationale proposant sept volets distincts (arts et littérature, histoire, environnement, politique et économie, sciences et société) et intimement liés, fédérés pour ainsi dire au sein d’une même publication. Ne sont-ils pas tous, ces volets, nécessaires à la compréhension de l’expérience humaine?
Encore faut-il considérer que le terme « panoptique », loin d'être un néologisme, possède une histoire riche, voire un peu lourde. Le panoptique, c’est d'abord l’architecture carcérale « idéale » de l’Anglais Jeremy Bentham: un pénitencier dont les cellules sont disposées de part et d’autre de couloirs rayonnant d’une tourelle centrale de surveillance, disposition permettant d’ouvrir l’espace carcéral au regard du gardien. C’est encore un moment conceptuel fort de la pensée du philosophe français Michel Foucault, chez qui le panoptisme est une modalité du pouvoir disciplinaire. Nous passons alors de considérations étymologiques à l’analyse proprement conceptuelle du mot. Cette charge conceptuelle mérite notre attention si nous voulons l'articuler, sans la travestir, de la façon qui siéra le mieux aux visées du journal qui porte ce titre.
« Voir sans être vu »: que l'on se limite à l'institution carcérale de Bentham ou que l'on exhibe, avec Foucault, le dispositif dans ses applications multiples, en tant que vecteur de lutte et d’assujettissement (du système scolaire à la répression de la délinquance), l'idée d'un tel pouvoir sollicite l'imaginaire des théoriciens. Il semble qu'au mot se greffent inévitablement des références gênantes : prison, contrôle, surveillance.
Les auteurs collaborant à un journal portant un tel titre sont-ils donc condamnés à se définir comme des surveillants, dissimulés à leur poste de contrôle et pouvant « voir sans être vu »? Sont-ils partisans d’un quadrillage social, d’un ordre disciplinaire, d’une société de contrôle? Se considèrent-ils plutôt comme des prisonniers, des corps oppressés par un pouvoir omniscient et disciplinaire, dans un monde de contrôle et de normalisation? Sont-ils des utilitaristes comme Bentham? Réclament-ils leur ligne éditoriale de Foucault?
Nous ne saurions laisser ces questions sans réponses. Un examen minutieux du concept devrait nous permettre de nous nicher dans sa polysémie. Le Panoptique, plus généralement peut-être, applique l'idée de l'asymétrie des points de vue. Mentionnons que nous ne saurions nous cloisonner dans une catégorie, dans un courant de pensée particulier, soient-il marxiste, libéral, postmoderne ou autre.
Pour un journal accessible via Internet qui souhaite offrir un poste d’observation privilégié sur l’actualité internationale le titre Le Panoptique est à la fois un vœu et une double mise en garde. Un vœu en ce sens qu'il tente de donner à voir : le lecteur se servira, c'est notre espoir, du journal comme d'un outil d’optique afin de diversifier les points d’observation d'un monde duquel il ne peut être le seul spectateur. Il y rencontrera une multitude de vues, de perspectives, d'images. À lui de choisir, parmi ce spectre de possibilités, où poser son regard.
Une double mise en garde s’impose: d’abord contre la tentation d'assumer que le point de vue du lecteur et du journal est celui du gardien de prison, que sa perspective contient toutes les autres et que son regard embrasse la totalité de ce qui se donne à voir. Bentham et Foucault font justement remarquer que ce regard est une fiction car même en l’absence du gardien, le dispositif fonctionne de façon autonome. Paradoxe visuel : celui qui voit tout n’est lui-même qu’une illusion d’optique.
Ensuite, si l’on considère que le point de vue de l’individu de l’époque actuelle s’apparente à celui du prisonnier dans sa cellule, il faut bien s'avouer qu'il tend parfois à s'y complaire. Publier sur la Toile, c'est être vu sans pouvoir voir celui dont nous souhaitons le regard, c'est s'offrir à la vision générale et anonyme des internautes. Le traitement de l'information tend alors à relever de l'ordre du style : la manière dont elle s'offre, dont elle s'exhibe publiquement sous ces regards fonde sa valeur première. En réaction à cette scrutation permanente et anonyme, elle tend à se travestir en spectacle, à privilégier la quantité des regards et à faire de cette quantité la preuve de sa qualité, syndrome de « l’information cote d’écoute ». La triste revanche du prisonnier, c'est alors de s'assurer de la présence du gardien en faisant de sa cellule un spectacle. Mise en garde donc contre la facilité qu'offre une prise de position qui se modèle entièrement à un style, qui cherche par tous les artifices à attirer le regard.
Entre le prisonnier et le gardien, le journal Le Panoptique veut trouver son équilibre. Peut-on encore écrire aujourd'hui sans être celui qui voit tout ni celui qui ne cherche qu'à se faire voir? Entre la tour du gardien et la cellule du prisonnier, il ne faut pas oublier qu'il y a le monde. Notre optique est de tenter de dépasser le jeu clos du regardant / regardé afin de faire du journal un miroir de ce monde où, malgré l'asymétrie des regards, l'on donne à voir un autre point de vue.
Cet autre point de vue, dans l’univers médiatique contemporain, ne peut qu’échapper au « sur-médiatique », en ce sens où il ne s’agit plus d’ajouter au maelström informationnel, mais au contraire de souligner l’importance d’enjeux qui trop souvent sont dilués dans le flot ininterrompu de l’information continue. Cette dilution de l’événement par la standardisation de sa présentation, ne soyons pas dupes, relève beaucoup plus d’un conservatisme de la part des grands détenteurs (privés ou publics) des moyens de communication que de cette transparence dont notre monde libéralisé semble se targuer. Ici, la référence au panoptisme pourrait pointer davantage vers la possibilité de transgresser cette dynamique qui ne laisse de place qu’au connu, voir au convenu. Entre retravailler l’événement d’un axe moins conventionnel, ou ramener en lumière l’événement déraciné et plongé dans la masse informe de l’actualité internationale, Le Panoptique voudrait bien trouver un point d’équilibre dans l’espace séparant le surveillant producteur de vérités et le prisonnier célébrant sa spécificité. Celui-ci devrait constamment tenir compte de tout cet ensemble de problématiques.
La couverture de l’actualité internationale, celle qui doit dépasser le spectacle et la censure, devrait mettre en évidence certains traits marquants de notre époque. Que l’on parle de libéralisation et de progrès, de capitalisme global et d’exploitation, de « société-simulacre », de guerre, d’apocalypse environnemental, etc., il ne manque jamais de qualificatifs pour faire de notre époque, plus que jamais, celle où le destin de l’humanité pourrait bien se jouer. Sceptiques et chantres de tous les horizons pourront probablement s’entendre sur l’importance de cette réalité. Le Panoptique veut donc proposer des pistes et encourager une réflexion, un débat, une mise en commun des savoirs, la création d’un lieu qui, bien que virtuel, puisse se charger d’une réalité toute tangible : celle d’un monde à saisir.
Jonathan Martineau
Jean-François Mongrain

