Le Panoptique

Perspectives sur les enjeux contemporains | More Perspective on Current International Issues

Le Hamas et la logique du compromis

Publié le 1 octobre, 2006 | Pas de commentaires
Par Jean Lachapelle

Télécharger l'article au format PDF

Un mouvement islamiste « voué à la destruction d’Israël(1) », voilà comment une partie de la presse a dépeint le Hamas depuis son entrée sur la scène politique palestinienne. Marqué au fer rouge par l’étiquette « intégriste » le parti a effectivement du mal à faire entendre une voix plus modérée. Il est donc avisé de mettre en lumière les nuances dans la position du parti, qui, depuis son accession au pouvoir en janvier dernier, est à la recherche d’un équilibre entre son idéologie radicale et les responsabilités qu’il doit assumer en tant que gouvernement. L’accord signé avec l’Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas à la fin juin peut être un indicateur de sa capacité à emprunter la voie du compromis.


Jean Lachapelle, Hébron, 2006
Tous droits réservés. ©

Le 19 juin dernier, le journal Le Devoir titrait : « Hamas et Fatah seraient près d’un accord sur la reconnaissance d’Israël ». L’accord dont il est question porte le nom de Document de réconciliation nationale et il se présente comme une volonté, de la part du Président de l’Autorité palestinienne Mahmoud Abbas, de permettre au mouvement islamiste d’exercer son droit de gouverner en échange de certains compromis, notamment une « reconnaissance implicite de l’État Hébreu ». En effet, depuis leur victoire surprise aux élections de janvier, les députés du Hamas doivent composer avec une Autorité palestinienne réticente à laisser un nouveau parti prendre le contrôle de ses institutions (2). La tension monte, les guerres partisanes éclatent et le spectre de la guerre civile se dessine peu à peu.

Ainsi, l’accord a avant tout pour but d’éviter la catastrophe, alors qu’une menace supplémentaire plane au dessus de la bande de Gaza : celle de la crise humanitaire (3). En effet, l’accession du Hamas au pouvoir a eu comme conséquence l’arrêt des transferts de fonds à l’Autorité palestinienne par certains gouvernements occidentaux. Sans financement extérieur, l’Autorité palestinienne s’est vue dans l’impossibilité de payer ses employés durant plusieurs mois (4). Les sanctions, imposées en partie par les États-Unis (5), avaient pour but de faire pression sur le mouvement pour le pousser à adopter les conditions du « quartet diplomatique(6) », dont les plus importantes sont le renoncement à la lutte armée et la reconnaissance de l’État d’Israël.

Reconnaître Israël

Le refus catégorique par le Hamas de reconnaître l’État hébreu est l’une des facettes les plus controversées de l’organisation. Cette intransigeance est souvent perçue comme une manière de prôner la
«destruction de l’État juif(7) ». Cette affirmation peut être nuancée, selon quelques éléments plus modérés du Hamas. Le programme du gouvernement exige plutôt la fin de l’occupation, souligne Riad Mustafa, un député du Hamas (8). La reconnaissance de l’État hébreu serait plutôt un atout que le mouvement désire garder dans son jeu, et le parti ne voudrait pas aller à l’encontre d’un choix démocratique :

Le Hamas ne reconnaît pas et ne reconnaîtra jamais Israël. La reconnaissance est un acte que seul un État peut accomplir, et la Palestine n’en est pas un […] Toutefois, si un accord de paix était proposé et que cet accord était approuvé par nos institutions et par la population par la voie d’un référendum, nous accepterions le verdict, même si cela implique la reconnaissance par les Palestiniens de l’État d’Israël. Ceci parce qu’il est dans nos principes de respecter la volonté démocratique de la population (9).

Par ce discours ambigu, Riad illustre bien un mécanisme du parti qui sous son intransigeance doit et devra s’adapter, bon gré mal gré, aux responsabilités qui échoient à un gouvernement démocratiquement élu.

En outre, il ne faudrait pas oublier que le Fatah lui-même n’a jamais reconnu explicitement l’État hébreu. Il pourrait ainsi paraître illusoire de croire que le mouvement islamiste reconnaîtra Israël sous les pressions de la communauté internationale. Plusieurs membres du parti craignent certainement qu’un tel virage idéologique lui fasse perdre toute crédibilité et tout capital politique. Par ailleurs, le quartet n’a jamais indiqué ce que le Hamas obtiendrait en échange, ne serait-ce que le droit de gouverner. L’embargo n’a eu pour effet que de paralyser la diplomatie et de retarder l’adoption par le mouvement d’un programme plus modéré.

Les nuances du Document de conciliation nationale

La reconnaissance implicite d’Israël, qu’est censé impliquer, selon l’article du Devoir cité en début de texte (10), le Document de conciliation nationale, est une interprétation qui peut elle aussi être nuancée. En fait, le document propose simplement la création d’un État palestinien, sur les territoires occupés en 1967 (11), sans mentionner l’État hébreu. La logique veut que, en acceptant que l’étendue de « l’État Palestine » se limite à la Cisjordanie et à la bande de Gaza, le Hamas admette implicitement l’existence de son voisin. C’est la solution dite « des deux États », telle que proposée lors des pourparlers d’Oslo en 1993. Cette concession, bien que minime (le Document ne répond en rien aux exigences du quartet), est toutefois un virage idéologique important de la part du Hamas, qui s’était initialement opposé aux accords d’Oslo.

Un enlèvement qui change la donne

La signature du Document se fait sur un coup de théâtre. En effet, l’accord est entériné par les dirigeants du Fatah et du Hamas quelques heures seulement après la capture du soldat israélien Gilad Shalit, le 25 juin dernier. L’opération, orchestrée par un contingent de trois factions palestiniennes, dont l’une, les Brigades Ezzedine al Kassam, est liée au Hamas, allait provoquer le déclenchement par l’armée israélienne d’une vaste offensive militaire dans la bande de Gaza. Bien qu’il semble que les dirigeants du Hamas aient ignoré qu’une telle opération se préparait (12), l’État hébreu les tient comme personnellement responsables. Ainsi, afin de faire pression sur l’organisation, l’armée israélienne emprisonne 9 de ses ministres, 21 de ses députés et 34 de ses élus municipaux (13). Selon le général Gil Regev, ces arrestations, qui visent le tiers du gouvernement palestinien démocratiquement élu sont tout à fait légales, car le Hamas est un « groupe terroriste(14) ».

Au cours des semaines qui suivirent, le même discours dénué de nuances sera répété à maintes reprises par les dirigeants israéliens dans le cadre de la guerre au Liban. En effet, Israël voit, dans ses actions visant à affaiblir le Hamas, le reflet de sa lutte contre le Hezbollah :

La campagne dans laquelle nous sommes engagés ces jours-ci est dirigée contre des organisations terroristes qui opèrent à partir du Liban et de Gaza. Ces organisations ne sont que des sous-traitants qui opèrent sous l’inspiration, avec la permission et à l’instigation de l’Axe du Mal qui s’étend de Téhéran à Damas (15).

Cependant, en le réduisant à un groupe terroriste à la solde de la Syrie et de l’Iran et en ignorant d’encourager le pragmatisme dont il est capable de faire preuve, les partisans d’une guerre globale contre la terreur prennent le risque de radicaliser davantage le Hamas. D’autant plus que de rapprocher sans nuances un mouvement sunnite comme le Hamas du Hezbollah, de l’Iran et de la Syrie, qui forment plutôt l’axe chiite dans la région, est problématique. Frustrer le mouvement islamiste dans son droit de gouverner ne peut avoir comme conséquence que d’étouffer les voix les plus modérées en son sein. Nous pourrions ainsi assister à un retour spectaculaire de l’usage de la violence (16). L’offensive militaire israélienne qui perdure actuellement dans la bande de Gaza laisse par conséquent peu d’espoir quant à une éventuelle pacification de l’organisation.

Notes

(1) « Le Hamas fixe ses conditions pour la formation d’un gouvernement d’union », paru dans Le Devoir, 19 et 20 août 2006, Reuters.
(2) Créée en 1993 au terme des accords d’Oslo en tant qu’organisme chargé de représenter les Palestiniens lors les négociations avec Israël, l’Autorité palestinienne est presque qu’exclusivement contrôlée par le Fatah. En effet, la plupart des fonctionnaires de l’Autorité et la majorité des membres des forces de sécurité sont issus du Fatah.
(3) « The Impending Palestinian Fiscal Crisis », Rapport de la Banque Mondiale, pp. 1-5, www.worldbank.org.
(4) Environ 30% de la population totale palestinienne dépend directement des salaires distribués par l’Autorité Palestinienne. « The Impending Palestinian Fiscal Crisis », Rapport de la Banque Mondiale, p. 3, www.worldbank.org.
(5) L’Union Européenne et le Canada ont également décidé de suspendre leur aide financière à l’Autorité palestinienne. Les États-Unis ont été les plus actifs dans l’application de l’embargo en menaçant de sanctions les banques qui accepteraient de lui virer des fonds. «Palestinians, Israel and the Quartet : Pulling Back from the Brink », Crisis Group, pp. 23-24, 13 juin 2006, www.crisisgroup.org.
(6) Le quartet diplomatique est composé des États-Unis, de la Russie, de l’Union Européenne et des Nations Unies.
(7) « Le Hamas souhaite former une coalition », Le Devoir, 28 et 29 janvier 2006, Reuters.
(8) «Palestinians, Israel and the Quartet : Pulling Back from the Brink », Crisis Group, p. 3, 13 juin 2006, www.crisisgroup.org.
(9) Ibid. p.3.
(10) « Hamas et Fatah seraient près d’un accord sur la reconnaissance d’Israël », paru dans Le Devoir, 19 juin 2006, Reuters.
(11) Au terme de la guerre de 1967, Israël occupe la partie est de la ville de Jérusalem, la Cisjordanie et la bande de Gaza.
(12) « Israel, Palestine, Lebanon: Climbing Out of the Abyss », Crisis Group, p. 7, 25 juillet 2006, www.crisisgroup.org.
(13) « Les activistes du Hamas et du Fatah s’unissent contre Israël », paru dans Le Devoir, 30 juin 2006, Reuters et Libération.
(14) Herb KEINON et Yaahov KATZ, « IDF says Hamas detainees could go free if kidnapped soldier is released », The Jerusalem Post, 30 juin 2006.
(15) Ehoud OLMERT, Discours devant la Knesset, 17 juillet 2006.
(16) « Palestinians, Israel and the Quartet : Pulling Back from the Brink », Crisis Group, p. ii, 13 juin 2006, www.crisisgroup.org

Creative Commons License
Cet article est publié sous un contrat Creative Commons.

Commentaires

Répondre





  • Le Panoptique sur/on:

  • Mots-clés / Tags

  • Catégories/Categories