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Les excès de langage

Publié le 15 avril, 2008 | Pas de commentaires
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Qu’est ce qu’un excès de langage? Quand le langage provoque-t-il cette qualification? Pour répondre à ces questions, nous nous inspirerons des travaux des philosophes anglais Austin et Searle, lesquels ont mis en évidence le caractère performatif du langage, c’est-à-dire le fait que ce dernier ne décrit pas seulement le monde mais accomplit aussi des actions ou des performances. La mise en avant de cette composante pratique des énoncés discursifs nous conduira à aborder des considérations morales. Nous y ferons apparaître la manière dont excès et manquements s’articulent. Enfin, le langage étant fonction de l’esprit du temps ou du lieu, nous montrerons que les excès sont toujours dans une certaine mesure relatifs.

Hawkman and Hawkgirl
Julian Fong, Hawkman and Hawkgirl, 2008
Certains droits réservés.

Langage performatif

Les excès de langage se disent de propos discourtois ou injurieux. Avec ceux-ci, on outrepasse donc les normes. Mais quelles sont les normes du langage?

Il ne s’agit pas ici de normes grammaticales (auquel cas on parlerait plutôt de faute de langage) mais de normes relatives au contenu. Dans l’excès de langage, le contenu n’est plus adéquat à la réalité. Le langage ne reflète plus le réel. Il n’est plus second, comme l’est une représentation qui, telle un miroir, reproduit dans un système de signes les choses et les faits du monde physique.

Cela nous montre que le langage n’est pas simplement quelque chose d’idéel qui traduit le réel mais qu’il est aussi quelque chose de réel. D’où le malaise que l’on ressent devant un excès de langage ou une injure. Cet effet perlocutoire1 du langage nous révèle ici le caractère illocutoire de l’insulte proférée, peu importe que celle-ci soit écrite ou orale.

Mais que le langage revête le caractère d’un acte ne suffit pas à rendre compte de la lexie «excès de langage». Si, par exemple, un juge dit au début d’un procès: «La séance est ouverte», il s’agit bien d’un acte de langage, puisque cette assertion ouvre effectivement la séance, mais à moins d’imaginer des circonstances pour le moins saugrenues, on n’a pas affaire à un excès de langage. Il nous faut donc préciser la définition de l’excès de langage comme acte langagier.

De façon générale, en tant qu’acte, le langage performatif ne va pas sans intéresser la morale – c’est-à-dire «l’ensemble des règles d’action et des valeurs qui fonctionnent comme norme dans une société (Dictionnaire Larousse)».

Performativité et norme

Selon la conception morale que l’on se fait du langage, le langage se doit de suivre le réel ou de s’en détacher explicitement. À moins de s’afficher ouvertement comme une fiction, il ne peut mêler les deux plans: il ne peut ni faire passer l’idéel pour réel ni faire passer le réel pour idéel.

Le scandale des excès de langage, c’est qu’il s’agit d’un langage performatif qui fait fi de la dichotomie qui prédomine entre le vrai et le faux. Selon celle-ci, le vrai ne se construit pas dans une synthèse des données de la sensation par nos facultés qui les organisent. On a d’un côté le vrai qui est toujours déjà donné, d’un côté le faux. Si quelqu’un est honnête, il ne peut être malhonnête. Or, en attribuant une qualité contraire à celle communément reçue, l’excès transgresse les frontières figées du vrai.

Mais là encore, notre définition est insuffisante, car on peut accomplir un acte langagier trompeur (par exemple, faire une fausse promesse à quelqu’un) sans que l’on parle pour autant d’«excès de langage».

La fausse promesse reste idéelle, elle ne se réalise pas. Elle se fait faussement passer pour réelle alors qu’elle n’est qu’idéelle. Ce ne sont que «des mots», des «paroles en l’air», du «vent».

L’excès de langage est exactement l’inverse de ce manquement, il fait de l’idéel quelque chose de faussement réel. Il n’a pas de réalité en dehors des mots, mais prétend traduire un fait ou une chose. À ce titre, il est un mensonge. Mais un mensonge qui loue exagérément quelqu’un ne tombe toutefois pas sous la définition «excès de langage». Ce qui dès lors caractérise l’excès du langage discourtois en tant qu’acte mensonger est qu’il retire au réel. La calomnie attribue des défauts à quelqu’un, ce qui revient, quand on y pense, à lui retirer indûment des qualités. Ce processus vaut aussi pour l’insulte. Quand on traite quelqu’un d’animal, on le réduit à quelque chose qu’il n’est pas, on lui retire sa qualité d’individu humain. On pourrait ici multiplier les exemples mais l’on perdrait le fil de notre raisonnement.

Excès de langage et manquement tacite

En fait, les manquements et les excès sont très proches. Dans le cas de l’excès, on retire à ce qui est déjà réalisé. Dans le manquement, on retire ce qui est encore à réaliser. On pourrait donc aussi parler d’«excès de silence», de silence discourtois ou insultant quand quelqu’un ne nous répond pas, là où on est en droit d’attendre une réponse. On est trompé dans notre attente, un peu comme si on nous posait un lapin.

À cet égard, quelqu’un qui ne me dit pas bonjour quand je le lui dis est discourtois. Mais le silence inconvenant vaut aussi pour des relations plus générales. Ainsi, si, dans un cours d’histoire, la Shoah ou le génocide des Arméniens sont tus, cela est insultant. On a d’ailleurs, en France et dans d’autres pays, établi des «lois mémorielles» pour obliger au devoir de mémoire. Mais le manquement tacite ne s’oppose pas qu’au devoir de mémoire, il fait aussi obstacle au droit à l’information. Par exemple, le fait qu’on taise la portée de l’utilisation par l’armée américaine d’une société privée de mercenaires en Irak, le fait qu’on taise ce qui se passe exactement en Afghanistan, qu’on taise l’état de santé de Sharon, que les présidentiables se taisent sur Guantanamo, etc., tout cela, sans faire grand bruit, nous lèse dans notre droit à l’information. Le pire, c’est que bien souvent on ne le remarque pas, car le silence se mêle aux mots. Ainsi, quand le Fond monétaire international pratique la «langue de bois» eut égard aux ravages de son néolibéralisme exacerbé2 (ou du moins de son bureaucratisme), inadapté à certains pays en développement, ont est en droit de considérer ce demi silence comme une injure faite à ces pays. Quand sous le «politiquement correct»3, on cache la réalité, on commet un manquement, on nous lèse dans une attente légitime. La périphrase euphémisante de l’administration Bush, qui parlait de «dommages collatéraux» là où il s’agissait de victimes civiles d’un bombardement est insultante, car elle ne dit pas ce qui s’est passé, elle «noie le poisson». Systématisé, le politiquement correct devient d’ailleurs totalitaire. À l’instar de la «novlangue» d’Orwell4, il censure et formate la pensée.

Toutefois, ce qui rend les excès du silence ou des demi silences plus ambigus que les excès de langage, c’est que l’insulte n’est jamais déjà réelle, elle est toujours encore en suspens, car rien ne dit qu’on ne va pas combler le vide injurieux des mots plus tard. Le caractère réel de l’absence de réponse n’est pas précisément assignable, car il n’y a pas nécessairement de délais fixe qui norme la réponse. Dans ce flou, s’est particulièrement engagé tout milieu qui, sous une façade policée aux antipodes des excès de langage, use à outrance des excès de silence. Par une telle façon d’agir, on se soustrait tant aux attentes infondées qu’aux réclamations fondées. Mais ce silence délibéré, visant à éviter un discours discourtois, est lui-même insultant. Dans une conversation orale, il est d’ailleurs difficile de ne pas répondre à quelqu’un qui nous parle. Comme l’analyse bien Lévinas, le visage, la présence d’autrui nous obligent à entrer dans le dialogue5. Mais dans une correspondance, les silences, les absences de réponses sont libérés de la contrainte du visage insistant de l’interlocuteur. On peut d’autant mieux faire la sourde oreille que la lettre est un écrit et non une parole. En plus, en ne répondant pas, on n’a pas à répondre d’un acte. Le silence délibéré, contrairement à l’insulte proférée n’est, de fait, pas précisément un acte. Comparé à un acte de langage, le silence performatif n’a ni la dimension locutoire, ni la dimension illocutoire. Il est purement perlocutoire. C’est un pur non-dit. Il n’est rien en soi.

On voit ainsi que les effets d’une parole peuvent résider autant dans un dit que dans un non-dit. Le caractère excessif du langage est donc parfois dans le non-dit qui l’accompagne. À ce propos, quand une information ou «un scoop» étouffe, par sa prégnance médiatique, les autres informations et les réduit au silence, on peut parler d’un excès de langage, puisque les informations concurrentes sont ramenées à un non-dit. Ramonet parle à ce sujet d’une censure par l’excès6. Les exemples de ce processus sont monnaie courante dans les médias surtout avec la «pipolisation» des politiques et des campagnes présidentielles. Ramonet analyse l’affaire Lewinsky et les funérailles de Lady Di; il y ajouterait aujourd’hui certainement l’idylle de Nicolas Sarkosy avec Carla Bruni. La surmédiation de cette relation a, de fait, pendant un certain temps fortement occulté les autres informations.

Le silence que provoquent les excès quantitatifs de langage peut se révéler tout aussi insultant et décisif que les excès qualitatifs de langage. Ces derniers doivent, en outre, être relativisés, car il n’y a pas de langage naturel neutre.

Les excès du langage

Le langage en substituant au réel des mots – comme l’a bien vu Hegel, suivi par Kojève et Blanchot – tue (erdtötet7) le réel. Tout langage est, dès lors, en un certain sens abusif. Cet excès réside autant dans la façon dont on réceptionne le langage que dans les connotations qu’y place le locuteur. Le langage est toujours un mélange d’objectivité et de subjectivité. Cela vaut tant pour le parler que pour le comprendre. Comme l’avait déjà vu Humboldt8, toute interprétation, toute écoute, toute réception du langage projette des connotations sur le contenu. Chaque dit s’accompagne pour l’auditeur de non-dit, lequel, ne s’incarnant dans aucune forme objective, est nécessairement subjectif.

Il suit de cela qu’un excès de langage ne sera peut-être pas vu tel par tous. Les abus du langage – relatifs au fait que les mots, valant pour les choses, détruisent le réel – font, de la lexie «excès de langage», une expression relativement ambivalente, à laquelle on peut recourir avec excès. Sous prétexte de soi-disant excès, on se dédouane du fait de ne pas répondre. Dans les milieux académiques, un étudiant n’employant pas le ton codé qui sied à l’Académie n’a souvent pour réponse qu’une attente inutile et, en définitive, un insultant silence.

Relativité du langage

Des excès du langage, il nous faut isoler les excès de langage. Pour ce faire, il nous faut définir un critère. Selon l’usage commun, est décrété «excès de langage» ce qui ne fait pas l’objet d’un consensus social. Or cela varie à travers le temps et dépend des milieux. Par exemple, dire «mademoiselle» (Fraulein) en Allemagne à une femme non mariée est maintenant perçu comme insultant, alors qu’en France, même si cela va probablement changer, c’est encore considéré comme l’usage normal. En fait, les vestiges de la galanterie, de laquelle le sexisme est apparent, sont, depuis l’émancipation féminine, de plus en plus désuets. Ce caractère relatif des excès, les humoristes et les artistes en payent régulièrement les frais. Par exemple, lorsque dans un but de dialogue, Abd al Malik, rappeur congolais, fustige dans une chanson cette attitude qui consiste à mélanger politique et foi. Ces mots, si l’on se réfère aux forums Internet consacrés à ce sujet, sont considérés comme abusifs par beaucoup de musulmans, alors que la séparation de la religion et de l’État est un principe clé de la laïcité admis de longue date en France.

En fait, la composante idéelle du langage variant dans l’espace et le temps, le caractère réel de l’excès varie aussi. Le langage étant cette tension jamais achevée d’idéel et de réel, les excès peuvent prendre des formes inattendues et c’est se méprendre que de vouloir s’y dérober par le silence, car manquements et excès s’appellent peut-être plus qu’ils ne s’opposent.

Face à des insultes, un silence méprisant ne met pas toujours fin au conflit. Bien plutôt, il peut appeler une surenchère de violence. Les choses peuvent certes s’équilibrer au fur et à mesure que les tensions laissent place à de l’indifférence. Mais une solution plus convaincante ne peut faire l’économie du dialogue où l’équilibrage se fait dans une reconnaissance progressive du contexte où se réalise la synthèse de l’idéel et du réel. Au lieu de stigmatiser unilatéralement les excès de langage, il serait dès lors bon de recentrer sa critique sur les attitudes (excès ou manquements) qui bloquent ou font déraper le dialogue. Le langage de l’excès ne se cantonne pas aux excès de langage.

Notes (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)

1. La dimension locutoire se rapporte au contenu linguistique de l’acte de langage. Elle concerne le langage en tant qu’acte. La dimension perlocutoire se réfère aux conséquences du langage en tant qu’acte. Cfr. John Langshaw AUSTIN. How to do Things with Words (ed. J. O. Urmson and Marina Sbisá). Cambridge, Harvard University Press, 1962.
2. Joseph STIGLITZ. La grande désillusion. Paris, Le livre de poche, 2002
3. On trouvera des exemples intéressants d’expressions « politiquement correctes » dans Georges LEBOUC. Parlez-vous le politiquement correct ?. Paris, Racine, 2007
4. George ORWELL. 1984. London, Penguins Books, 2000
5. « Au discours qu’ouvre l’épiphanie comme visage, je ne peux me dérober par le silence comme Thrasymaque irrité s’y essaie, dans le premier livre de la République (sans d’ailleurs y réussir). […] Le visage ouvre le discours originel dont le premier mot est obligation qu’aucune « intériorité » ne permet d’éviter. Discours qui oblige à entrer dans le discours, commencement du discours que le rationalisme appelle de ses vœux, « force » qui convainc même « les gens qui ne veulent pas entendre » (République 327b) et fonde ainsi la vraie universalité de la raison. » Emmanuel LEVINAS. Totalité et Infini. Paris, Le livre de poche, 2001, pp. 219-220
6. Ignacio RAMONET. La tyrannie de la communication. Paris, Folio, 2001²
7. Georg Wilhelm Friedrich HEGEL. Werke III : Nürnberger und Heidelberger Schriften 1808-1817. Frankfurt, Suhrkamp, 1970
8. “La langue n’a rien d’un état fini, à la manière d’un élément corporel ; le récepteur doit la couler dans la forme qu’il tient préparée pour elle ; et c’est ce qu’on nomme comprendre. » Wilhelm von HUMBOLDT. Introduction à l’œuvre sur le Kavi et autres essais (trad. Caussat). Paris, Seuil, 1974, p. 178.

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