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Le musée virtuel, un cimetière d’éléphants ?

Publié le 15 décembre, 2008 | 3 commentaires
Par Josée Riopel

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Depuis maintenant plusieurs années, Internet offre quantité d’images et d’écrits. Les musées virtuels, antres de l’image, n’y échappent pas. Véritable industrie culturelle et touristique, le musée réel ne semble pourtant pas souffrir de l’existence de son double et complément numérique. Nous explorons ici la question.

Paris-14057
Matthieu Dorion, Paris-14057, 2008
Photographie numérique originale de l’auteur.

Dans Le musée virtuel. Vers une éthique des nouvelles images(1), Bernard Deloche nous éclaire sur une réalité à laquelle nous faisons face depuis une décennie. Deloche jette un regard philosophique sur les nouveaux médias, cybermusées et musées virtuels. Selon lui, l’œuvre peut être altérée par les nouveaux médias, mais aussi par l’expérience muséale. Dans Le musée imaginaire, publié en 1947, André Malraux abordait déjà cette problématique de la perte de l’essence de l’œuvre dans sa simple reproduction papier. Couleurs, sensibilité, matières, dimensions seraient ainsi charcutées au nom de l’accessibilité qu’offrent le livre d’art et Internet. Immatérielles, la vidéo d’art et la photographie numérique seront peut-être les grandes gagnantes de ces dispositifs.

Les œuvres matérielles, où meurent-elles?

Parfois, dans ses romans d’anticipation, Philip K. Dick permet à un de ses personnages de s’évader de sa lourde réalité en établissant un contact avec une œuvre, souvent musicale. Nous osons alors imaginer cette ère où nous visiterons de notre logis le réputé musée X via un dispositif extrasensoriel. Moyennant un montant forfaitaire, nous pourrions aussi avoir accès à la matérialité des œuvres, leur odeur, l’immensité d’un monument, l’empâtement d’une toile… Mais, trêve d’élucubrations, dans la réalité présente les musées, imaginaires ou virtuels, sont toujours amputés de cette matérialité. Cependant, toute œuvre matérielle ne nécessite pas d’être vue pour être comprise. Devons-nous vraiment circuler autour de l’urinoir de Duchamp (Fontaine,1917) pour en saisir le propos? Toutefois, dans ses limites actuelles, la virtualisation du contenu artistique a tout de même le mérite de nous rapprocher de plusieurs artéfacts difficilement accessibles sinon.

Lorsque Malraux pose la question : «combien de sculptures nous touchent moins que leurs photos, combien ont été révélées par celles-ci?(3)», l’auteur témoigne d’un rapport biaisé avec la matérialité de l’œuvre. Par exemple, dans un livre d’art deux images du même format peuvent montrer une pièce de monnaie et un temple. La perte d’échelle relevée par Malraux nous rappelle que nous conservons l’idée que les œuvres ont une dimension moyenne. Le cybermuséereproduit en quelque sorte les mêmes schèmes que le musée livresque. Le musée virtuel, un cybermusée offrant diverses perceptions de l’œuvre, peut-il remédier à ces manques?

Sachant que l’œuvre appartient au musée, Malraux croit que le public « ignore un sentiment qui, pendant quatre siècles, avait joué un grand rôle dans la relation entre l’amateur et l’œuvre d’art : le sentiment de possession.(4)». Au contraire, selon nous, cette envie de possession pourrait être à l’origine des musées imaginaires personnels. De cette manière, « copier/coller » une image d’un site web X dans un blogue Y permet de « décontextualiser » et de posséder l’image dans notre propre espace et, ainsi, de la « recontextualiser » comme bon nous semble(5). Notons que maintes institutions ont récupéré avec succès cette formule. Outils marketing hors pairs « candidement » nommés Mon musée (Musée virtuel du Canada), Mon McCord (Musée McCord, Montréal), Mon espace personnel (Musée du Louvre, Paris), ces musées imaginaires personnels permettent au public de se créer une banque d’images. De plus, la galerie personnelle restant dans les limites virtuelles de l’institution muséale, les droits d’auteur sont respectés. L’iconoclasme ainsi à son apogée, l’individu se crée ses propres icônes sans vraiment en connaître le contexte original ou les significations. Bref, l’attitude punk est désormais accessible à tous.

Musée imaginaire et musée virtuel

Le musée imaginaire(6) est un essai et concept d’André Malraux qui anticipait la dénaturalisation des œuvres et artéfacts par leur muséification et leur reproduction dans les livres d’art. Ceci peut s’illustrer par la muséification des frises du Parthénon au British Museum de Londres. En plus d’avoir été décontextualisées, ces frises étaient originellement des éléments architecturaux et non des œuvres d’art en tant que telles. Dans cet exemple, l’objet aux attributs anthropologiques prend désormais la qualité d’œuvre d’art : par ce processus, il n’est donc pas seulement question de possession mais aussi de transformation de la fonction de l’objet. Comme l’expose Malraux : au sein des musées, le crucifix devient sculpture et l’icône byzantine, autrefois à vocation de contemplation religieuse, devient soudainement une œuvre d’art étudiée pour ses formes et couleurs(7). Dans ce cas, la fonction de l’artéfact devient donc celle de l’œuvre d’art. Ainsi, le concept de musée imaginaire voulant que toute œuvre se métamorphose selon son contexte d’exposition peut également s’appliquer au musée virtuel.

Tout comme le musée imaginaire, les nouveaux médias, ont remis en question l’identité du musée actuel. Selon Bernard Deloche, les sites web muséaux remplaçant ou complétant les musées physiques ne restent que des cybermusées car ceux-ci se limitent souvent à une fonction documentaire et une copie des collections. C’est le cas de l’exposition Pointe Saint-Charles : fierté, solidarité, organisation(8) présentée par Le Musée Virtuel du Canada. Réalisée à partir des documents du défunt centre d’Archives populaires de la Pointe Saint-Charles, la navigation de cette exposition virtuelle reste classique et inintéressante malgré la richesse de ses documents, et ce, autant dans la version Flash que Html.

L’informatisation du musée et l’utilisation « muséale » des nouveaux médias font du cybermusée un musée virtuel. Ce dernier s’illustrerait davantage en sachant profiter des nouvelles possibilités de navigation offertes par le Web. Deloche précise que le musée virtuel n’est pas nécessairement le produit d’une institution muséale, qu’il ne nécessite ni nom, ni bâtiment, ni collection. Seul un processus de mise en image auquel s’additionne une expérience sensorielle sont nécessaires. Cela explique l’importance de la navigation au sein du musée virtuel. Le site de l’exposition Bamako et au-delà, présenté plus loin dans ce texte, est un très bon exemple d’un processus réussi de mise en image.

La navigation, surfer dans un espace qui n’en est pas un

Ce qui manque essentiellement dans tout musée immatériel est l’espace, composante plastique de l’œuvre(9). Au musée réel comme irréel, le déplacement dans l’espace fait partie de l’expérience ultime du musée virtuel. On peut croire par contre que certaines œuvres, de par leur médium, nichent parfaitement dans cette immatérialité. Par exemple, l’art numérique ne souffrirait peut-être pas de l’écran cathodique.

Aujourd’hui, graphistes, designers ou docteurs de l’image peuvent transformer certaines pages web en livres d’art. Citons en exemple le musée virtuel créé par Stéphanie Pety de Thozée, photographe et Thierry Julliand, infographiste. Ensemble, ils ont conçu un catalogue d’exposition réussi autant au niveau visuel que de la navigation. Le très sobre mais épatant « livre numérique » Bamako et au-delà(10) prend l’aspect d’un livre tangible. Fidèle à la matérialité du papier, les « pages » sont tournées avec souplesse à l’aide du curseur de la souris; comme si le rapport tactile à l’œuvre – ou au livre – était encore possible. La réussite de cette réalisation réside dans la place laissée aux œuvres, la navigation ne prenant pas le dessus sur le sujet.Ainsi les photos du 1er atelier international de photographie organisé conjointement entre l’atelier de photographie Contraste et CFP/Bamako conservent le premier plan(11).

Disparaître dans l’abondance

Physiques, réels, imaginaires, cyber ou virtuels, ces dispositifs nous permettent de nous connecter aux œuvres de différentes manières. Tout comme le musée imaginaire, le cybermusée et le musée virtuel peuvent dénaturer les œuvres de leur fonction et de leur matérialité. Visité ou non, le musée a déjà été comparé à un cimetière où les œuvres s’accumulent. Les œuvres n’y meurent pas, mais elles s’entassent cependant autant dans le virtuel que dans le réel. La principale menace pour le musée virtuel est donc d’être oublié suite à sa mise en ligne. En conséquence, le défi s’offrant aux concepteurs web est de taille : pour ne pas que leurs créations soient noyées dans le lot des nouvelles pages, il ne leur reste qu’à innover, faute de quoi, elles seront aussi rapidement regardées qu’oubliées.

Notes

(1) DELOCHE, Bernard, Le musée virtuel. Vers une éthique des nouvelles images, Paris, Presses Universitaires de France, 2001, 265 pages.
(2) UbuWeb. [en ligne] http://www.ubu.com, consulté le 12 septembre 2008.
(3) MALRAUX, Andrée, Le Musée imaginaire, Paris, Gallimard, Collection Folio essais, 1965, p. 122.
(4) MALRAUX, Andrée, Le Musée imaginaire, Paris, Gallimard, Collection Folio essais, 1965, p. 160.
(5) DELOCHE, Bernard, Le musée virtuel. Vers une éthique des nouvelles images, Paris, Presses Universitaires de France, 2001, 265 pages.
(6) MALRAUX, Andrée, Le Musée imaginaire, Paris, Gallimard, Collection Folio essais, 1965, 256 pages.
(7) MALRAUX, Andrée, Le Musée imaginaire, Paris, Gallimard, Collection Folio essais, 1965, p.11-16.
(8) Pointe Saint-Charles : fierté, solidarité, organisation. [en ligne] http://www.museevirtuel.ca/CommunityMemories/ADSM/000a/Exhibits/Francais/index.html, consulté le 10 octobre 2008.
(9) DELOCHE, Bernard, Le musée virtuel. Vers une éthique des nouvelles images, Paris, Presses Universitaires de France, 2001, p. 52.
(10) Bamako et au-delà. [en ligne] http://www.photo-contraste.com/bamako/, consulté le 4 septembre 2008.
(11) Informations tirées d’un entretien par courriel avec Marielle Chauveau, photographe exposant dans le livre numérique « Bamako et au-delà », réalisé entre le 10 et 15 septembre 2008.

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Cet article est publié sous un contrat Creative Commons.

Commentaires

3 Responses to “Le musée virtuel, un cimetière d’éléphants ?”

  1. pierrot l'ermite des routes numeriques
    décembre 9th, 2010 @ 10:06

    PIERROT ROCHETTE
    CREATEUR D’ART NUMERIQUE

    ici Pierrot, du colloque epaper world
    bravo pour votre magnifique page web

    je voulais vous partager une réflexion
    sur l’écosystème numérique

    1) chaque membre de production de la chaine numerique risque de devenir a tour de role un sous-traitant de qualite pour le projet soit d’un auteur, soit d’un auditeur, soit d’un réseauteur international. Pour moi c’est en ce sens que l’éditeur ESS (ECONOMIE Sedentaire solide) va etre remplacé par l’éditeur ENN (editeur nomade numerique).

    2) j’ajouterai deux sections sur mon blog http://www.reveursequitables.com dont les deux oeuvres d’art numerique constituent deux approches suivant l’évolution du numerique (Monsieur 2.7 K, l’age d’or de la decouverte) et le journal-courriels du dernier homme libre (l’age d’or du courriel)

    3) la derniere oeuvre de ma trilogie s’intitulera BOOK BLOG et sera écrite en directe sur un blog avec commentaires ou je serai virale sur facebook et twitter sans qu’on ne puisse jamais me parler personnellement, sauf par comemntaire entre les chapitres…. le tout étant accompagne par un BOOK CAM, soit une camera web qui tous les matins a 6h.30 am jusqu’a 7h permettra au lecteur d’assister a une discussion de créativite entre mon partenaire master web Michel Woodard et moi le master art numerique.. le tout sera suivi d’une publication papier ou le MAKING OF servira a donner une valeur ajoutée à la marque REVEURSEQUITABLES.COM de facon à ce que je puisse me passer de tous les acteurs de la chaine de production numerique, vendant mes oeuvres à $1.00 chaque, cherchant plutot 100,000 personnes qui paieront pour l’ensemble de mes oeuvres dans un panier (ex: mes 3 ebook, mes 19 emissions de t.v. deja canees sur le work progress du pays oeuvre d’art, mes 105 chansons …

    Puis une fois mon ier million fait, j’écrirai un livre sur le design du modele d’affaire pour l’auteur numerique roi par son contenu, parce que selon moi, le createur, qu’importe son domaine d’expression a droit au meme privilege que Picasso qui n’a jamais demande a ce qu’un editeur formate au dessus de son epaule pendant qu’il peint…

    Puis une fois ces deux millions en poche, je donnerai tout et repartirai vagabonder la beaute du monde

    Pierrot
    ermite des routes

    pierrot@reveursequitables.com

  2. Les Méchantes Petites Filles
    mars 1st, 2011 @ 16:25

    Un exemple intéressant : l’anti-musée virtuel de l’artiste monténégrin Dado, décédé le 27 novembre 2010. Il s’agit d’un site internet qui a été reconnu par l’ICOM (International Council of Museums, émanation de l’UNESCO) comme une institution muséale à part entière (en effet, l’ICOM lui a octroyé le droit d’utiliser le domaine internet de premier niveau « .museum », qui est réservé au seul usage des musées, et de mettre en ligne la version anglaise du site sur l’URL http://www.dado.virtual.museum/).

    Ce qui est intéressant, c’est de voir comment un artiste utilise le virtuel pour proposer sa propre vision de ce que serait une approche muséographique de son œuvre. Pour justement éviter le piège nécrosant du musée, contre le musée-cimetière, il crée un anti-musée, anti-musée parce que musée vivant et vivant parce que virtuel : en effet, la souplesse de l’outil virtuel et ses possibilités instantanées de mise à jour et de repentir ont alimenté la démarche muséale de Dado tout au long des trois dernières années de sa vie.

    Ce qui est également remarquable dans le cas de Dado, c’est qu’il ne s’agit pas du tout d’un artiste conceptuel mais d’un artiste virtuose dans les techniques artistiques traditionnelles, ancrées dans la matérialité (peinture, gravure, sculpture, collage…) Comme l’explique Catherine Millet dans son hommage à Dado du numéro de février 2011 d’Artpress, il y a dans cet anti-musée virtuel tout un travail de recréation de toute son œuvre par Dado qui ne s’intéresse par exemple pas du tout à la fidélité des reproductions de ses tableaux, mais les retravaille en poussant le contraste et la saturation des couleurs pour qu’elles « passent » l’écran. Ce passage au virtuel d’une œuvre qui au départ est bien matérielle prend la forme d’une véritable re-création, une véritable re-naissance (en cela aussi ce musée virtuel est un anti-musée…)

    Mais ce moyen qu’est le virtuel pour l’artiste de reprendre la main sur sa propre « muséification » a encore bien des avantages. Le lieu virtuel par exemple peut réunir deux œuvres exposées dans le réel à plusieurs milliers de kilomètres l’une de l’autre…

    Bref, qui s’intéresse à la problématique du musée virtuel visitera avec profit celui de Dado, qui prend la forme d’un site internet trilingue : français (www.dado.fr), anglais (http://www.dado.virtual.museum/) et monténégrin (www.dado.me).

  3. Gérard Cadieux
    juillet 1st, 2011 @ 00:46

    La pire chose qui peut arriver à un philosophe c’est :

    Qu’un professeur de philosophie médiocre (Pierre Rochette) dénature sa philosophie sur le rêve pour se partir une « gagne ».

    Je ne pensais pas vivre cela de mon vivant!

    Pierre Rochette a bénéficié d’un accès privilégié à mon processus de création. Il aurait pu faire le choix de faire le bien, en le fessant bien! Il a plutôt choisi la facilité de la tricherie malgré les enseignements que je lui ai donnés.

    Moi, Gérard Cadieux créateur de la philosophie du Wow et auteur du livre  » Le Prince a réussi » tiens à me dissocier des activités de « Rêveur équitable » et de ses exploitants.

    Le tout étant fait sans mon consentement.

    Puisse le fatum rattraper les tricheurs et tenir loin de vous les tueurs de rêves! Wow-T=G3 (wow moins la tricherie égale le génie au cube)

    Gérard Cadieux

    Créateur de la philosophie du Wow décrite da le livre « Le prince a réussi »

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