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	<title>Le Panoptique &#187; Sofi Abdela</title>
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	<description>Perspectives sur les enjeux contemporains &#124; More Perspective on Current International Issues</description>
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		<title>Compte-rendu: Le Canard enchaîné ou les fortunes de la vertu. Histoire d’un journal satirique, 1915-2000 de Laurent Martin</title>
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		<pubDate>Tue, 02 Dec 2008 01:36:28 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Sofi Abdela</dc:creator>
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		<description><![CDATA[La Première Guerre mondiale a fait naître dans son sillage des journaux contestataires dont le Canard enchaîné est un bon exemple. Or le conflit s’est terminé il y a maintenant 90 ans et le Canard [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>La  Première Guerre mondiale a fait naître dans son sillage des journaux  contestataires dont le <em>Canard enchaîné</em> est un bon exemple. Or le conflit s’est terminé il y a maintenant 90 ans et le <em>Canard</em> lui, est toujours actif dans le paysage médiatique français. Pourquoi? C’est à cette question que Laurent Martin tente de répondre dans son ouvrage LeCanard enchaîné<em> ou les fortunes de la  vertu. Histoire d’un journal satirique 1915-2000</em>(1), publié en 2001. </strong></p>
<div class="photo" style="text-align: justify;"><img class="" src="http://www.lepanoptique.com/apps/edition/images_editions/42/his.jpg" alt="" /><br />
Constanza, <em>&laquo;&nbsp;Circles&nbsp;&raquo; idea from Wreck this  Journal</em>, 2008<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href="http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/" target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;">Ce livre, qui est en fait une version raccourcie de sa thèse de doctorat, est la première monographie à retracer le parcours complet de l’hebdomadaire gauchiste qui occupe pourtant, depuis près d’un siècle, une place bien particulière dans le paysage médiatique français. Pour cette raison, il nous a semblé de mise d’en dresser un bref compte-rendu.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Une  grande maîtrise des sources</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La force de l’ouvrage de Laurent Martin réside dans sa démarche. La rigueur méthodologique dont il fait preuve se reflète tant dans l’utilisation et le choix de ses sources que dans l’approche multiple qu’il adopte et les questionnements qu’il pose. Il analyse une grande variété d’archives publiques auxquelles il ajoute les archives du <em>Canard enchaîné</em>, ainsi que des entrevues réalisées entre 1994 et 2000 avec le personnel du journal. Ainsi, l’auteur base sa recherche sur un corpus de sources extrêmement diversifié et complet sur lequel il peut asseoir une argumentation difficilement attaquable.</p>
<p style="text-align: justify;">Grâce à toute cette documentation, Martin a pu emprunter plusieurs approches complémentaires. Les sources comptables lui ont permis de faire une analyse économique de l’entreprise de presse qu’est le <em>Canard</em>. Avec les entrevues et les documents relatifs au personnel, il a pu étudier les différentes générations de journalistes de l’hebdomadaire. Les archives publiques quant à elles lui ont servi à établir le profil des relations qu’entretenait le <em>Canard</em> <em>enchaîné</em> avec la société française.  Finalement, la consultation rigoureuse de la collection complète des  publications du <em>Canard</em> lui permet d’opérer une analyse du contenu et du discours de l’hebdomadaire satirique. On a donc affaire à une étude de triple nature: économique, sociale et idéologique.</p>
<p style="text-align: justify;">Comme les sources et l’approche, la problématique est extrêmement pertinente. En fait, elle se divise en deux volets. D’abord, Martin pose la question suivante: comment le <em>Canard enchaîné</em> a-t-il pu survivre à 85 ans d’histoire? En d’autres mots, pourquoi est-il est parvenu à se maintenir aussi longtemps alors que tant d’autres journaux français se sont désintégrés, parfois avec une rapidité déconcertante? Voilà la problématique centrale de l’étude, mais l’auteur y ajoute une autre partie en se demandant ensuite si le <em>Canard enchaîné</em> est resté le même à travers ses 85 ans d’existence ou s’il est devenu, entre 1915 et 2000, complètement méconnaissable. Cette démarche lui fait remarquer qu’en fait, ce qui a permis à l’hebdomadaire de gauche de survivre si longtemps réside dans sa capacité à s’adapter constamment à son contexte. Toutefois, il constate que ces accomodations successives ont rendu le <em>Canard</em> de 2000 bien différent de celui de 1915, malgré la stabilité impressionnante de nombreux aspects. Il structure ensuite sa thèse à l’aide d’un cadre chronologique qui guide le lecteur à travers l’histoire du <em>Canard</em> et qui vise à en distinguer les tendances et les évolutions  lourdes.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le <em>Canard enchaîné</em> s’est-il échappé? </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Devant ce constat, toute l’argumentation de Martin sert à jauger le poids respectif des continuités et des ruptures afin de déterminer lesquelles ont été dominantes. Ainsi, période par période, au fil des gouvernements successifs de Paris, l’auteur présente au lecteur la stabilité et/ou les changements de différents aspects inhérents au <em>Canard</em>. En ce sens, certaines périodes ont été porteuses de défis plus ou moins grands desquels l’hebdomadaire est sorti plus ou moins indemne.</p>
<p style="text-align: justify;">Le premier obstacle de  taille à s’être présenté au <em>Canard</em> survient en 1918. L’hebdomadaire étant né du premier conflit mondial, la transition vers un journal de temps de paix s’annonçait difficile. Pourtant, malgré quelques années de vache maigre, il est parvenu à garder, sinon à améliorer, sa place dans la presse française précisément en restant fidèle à lui-même. Le ton ironique et familier de ses journalistes, son format simple unissant textes et dessins, son indépendance financière autant face aux publicitaires qu’au patronat, ainsi que son caractère mordant à l’égard des autorités économiques, militaires et politiques sont tous des éléments qui lui permirent d’installer confortablement et définitivement son nid dans le paysage médiatique français et de résister au difficile passage à la paix.</p>
<p style="text-align: justify;">Toutefois, aussitôt ce défi  relevé, un autre, plus délicat encore, se dressait devant le <em>Canard</em>. Les années d’entre-deux-guerres furent celles de la naissance des régimes fascistes européens, en particulier du nazisme allemand. Comment alors concilier, dans les pages du journal, un pacifisme intransigeant, qui fait déjà partie de l’identité du <em>Canard</em>, et un anti-fascisme nouveau mais tout aussi nécessaire? La cohabitation de ces deux idéologies difficilement réconciliables au sein d’un même journal lui a attiré les foudres autant de la droite militariste que de la gauche plus modérée. Tant d’attitudes et d’idées qui mènent plusieurs lecteurs aigris à se tourner vers d’autres journaux. Il découle de cette situation tendue des conséquences tragiques dans les pages du <em>Canard</em>, comme le montre de manière très claire  ce court extrait d’un article de Pierre Scize, daté du 16 décembre 1931:</p>
<blockquote style="text-align: justify;"><p>«Allons, votre Hitler est laid, brutal, méchant. Mais il n’est pas effrayant […]. Vainqueur, il entrera dans le bal et tâchera de sourire. Vaincu, il sera balayé comme une épluchure. Enlevez votre épouvantail. Il effraie peut-être les moineaux: pas la colombe(2).»</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">Il n’effraie pas non plus  le <em>Canard</em> qui, aveuglé par son désir de ne pas voir la guerre se répéter, n’arrive pas à saisir l’importance des enjeux qui se mettent tranquillement en place à l’époque. Ainsi, l’entre-deux-guerres est une période de continuité, tant dans le contenant que dans le contenu, mais cette stabilité ne s’opère pas sans heurt.</p>
<p style="text-align: justify;">Un autre défi est le combat  constant que le <em>Canard</em> a dû livrer contre la grande presse d’information qui, à travers le 20e siècle, s’est affirmée comme étant la forme journalistique dominante. Comment a pu alors survivre un journal d’opinion de gauche dont l’identité et l’originalité reposent sur la satire, le commentaire et la polémique politique? Défi d’autant plus grand que le <em>Canard</em> s’affiche depuis ses débuts en opposition face à cette grande presse d’information qu’il juge impersonnelle et sans âme. Pourtant, le journal satirique a bien dû s’adapter, cette fois-ci au prix de certaines de ses habitudes les plus anciennes.</p>
<p style="text-align: justify;">Il faudra attendre les années 1960 et 1970 pour que la nécessité s’en fasse réellement ressentir. Or, c’est dans les méthodes de traitement de l’information que se sont opérés de grands changements. En effet, à partir du milieu des années 1960, et plus précisément à travers les années 1970, le <em>Canard</em> fait sa mue vers un journal d’investigation. Il ne se contente plus, comme il l’a fait jusque-là, de commenter les injustices des autorités en place. Il fait lui-même ses enquêtes et ses révélations au public. Pour ce faire, il diversifie ses sources dans tous les recoins de la société française, acquérant la réputation non négligeable du journal le mieux informé de France, ce qui le rend à la fois admiré et craint. Aussi assiste-t-on à une certaine criminalisation du contenu, représentée par la publication accrue d’«affaires» politico-financières qui ne cessent de mettre les instances du pouvoir dans l’embarras.</p>
<p style="text-align: justify;">Est-ce à dire que le <em>Canard</em> a définitivement quitté le monde de l’opinion pour se rallier à celui de l’information et du sensationnalisme? Martin ne va pas jusque-là. Certes, le journal a emprunté au modèle américain ses méthodes de travail, mais l’influence s’arrête là. Il ne laisse pas tomber le monde de l’opinion: le commentaire, l’analyse, la polémique et la littérature restent présents. Aussi, la publication de ces scandales reste basée sur l’objectif ultime de servir l’intérêt du public. C’est pourquoi on ne traite pas, dans les pages du <em>Canard</em>, de la vie privée des personnages d’autorité. La recette du succès du journal réside donc plus que jamais dans sa capacité à s’ajuster à son environnement. L’hebdomadaire n’est pas passé définitivement au camp de la grande presse d’information. Il a plutôt su lier tradition et nouveauté à travers une forme de journalisme d’investigation qui reste profondément politisée.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Contribution  à l’histoire</strong></p>
<p style="text-align: justify;">En somme, l’ouvrage de Martin est une contribution importante à l’histoire de la presse. Outre le fait qu’il soit basé sur une méthodologie impeccable, le livre a le très grand avantage de combler une grave lacune dans le domaine. En effet, avant la publication de sa thèse, aucune monographie n’avait retracé l’histoire du <em>Canard enchaîné</em> depuis sa naissance. Ce manque flagrant s’explique en grande partie par le caractère satirique du journal qui en rend l’analyse et le traitement plus ardus pour les historiens. Laurent Martin a donc le mérite d’avoir pallié cette lacune inacceptable, vu le statut important du <em>Canard</em> dans la  presse française(3).</p>
<p style="text-align: justify;">Pour terminer, il nous faut  faire un retour en arrière jusqu’au tout début de l’ouvrage de Martin: le  titre. Le<em> Canard enchaîné ou les fortunes  de la vertu</em>; n’est-ce pas porter un certain jugement de valeur, d’entrée de jeu, que de prétendre que son objet d’étude est «vertueux»? Le choix nous avait d’emblée laissé perplexe. Pourtant, au fil de la lecture, il nous a semblé que ce titre aux apparences présomptueuses se justifiait. Le <em>Canard  enchaîné</em>, par la fidélité intransigeante qu’il a portée à ses principes, à sa nature et à ses lecteurs pendant 85 ans, s’impose comme un journal unique dans le paysage médiatique de la France. Martin parvient à démontrer que le <em>Canard</em> est bien plus qu’un journal: il est une entité vivante qui possède sa propre personnalité au-delà de celles des journalistes qui le composent. Pendant 85 ans, il a résisté à la logique capitaliste qui voulait faire de lui une machine à nouvelles, aux publicitaires qui voulaient faire de lui une simple vitrine, bref il a résisté à son temps. Vertueux, donc, le <em>Canard</em>? Oui. Sans aucun doute. Tout enchaîné qu’il  soit, n’est-il pas, en vérité, le plus libre d’entre tous?   <strong></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Notes</strong></p>
<p style="text-align: justify;">(1) Laurent MARTIN, <em>Le </em>Canard  enchaîné <em>ou les fortunes de la vertu. Histoire d&#8217;un journal satirique, 1915-2000</em>, Paris, Flammarion, 2001, 724 pages.<br />
(2) <em>Ibid</em>., p. 177.<br />
(3)Jean Egen, collaborateur au journal,  avait déjà publié deux petites histoires du <em>Canard</em>: <em>Messieurs du Canard</em> (1973) et <em>Le Canard enchaîné</em> (1978) qui restaient  très limitées.</p>
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		<title>La Grande Roumanie: outil politique français (1919-1922)</title>
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		<pubDate>Sat, 01 Mar 2008 13:18:53 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Sofi Abdela</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>L’année 2007 a marqué l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne, après de multiples débats et d’interminables périodes d’attente. Pourtant, si c’est aujourd’hui Bucarest qui regarde avec insistance vers les nations occidentales pour pouvoir jouir de leurs avantages, il fut un temps où les regards, ainsi que les intérêts, se croisaient. </strong></p>
<div class="photo" style="text-align: justify;"><img class="" title=" " src="http://www.lepanoptique.com/apps/edition/images_editions/24/hist_roumanie.jpg" alt=" " /><br />
openDemocracy, 2008<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href="http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/" target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;">Depuis les négociations et les traités de paix qui mirent fin à la Première Guerre mondiale, la Roumanie a doublé en superficie comme en population<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#r1"><sup>1</sup></a><a name="t1"></a>. Une grande partie de cet immense accomplissement réside dans les efforts diplomatiques français en faveur de Bucarest. Mais quels pouvaient bien être les intérêts du Quai d’Orsay<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#r2"><sup>2</sup></a><a name="t2"></a>, siège des Affaires étrangères, dans la construction, à l’autre bout de l’Europe, d’une Grande Roumanie? Il semble, en fait, que Paris percevait Bucarest, à l’époque, comme une alliée possédant une position extrêmement stratégique, répondant à deux des plus grandes priorités sécuritaires de la France. Une Grande Roumanie en Europe de l’Est pouvait en effet constituer une alliée précieuse contre l’expansion bolchevique. Ensuite, elle devait former, avec les autres nations de l’Europe de l’Est, une alliance de revers qui obligerait une Allemagne revancharde à combattre sur deux fronts si elle tentait d’attaquer la France à nouveau. Ainsi, comme nous le verrons, la France de l’après-guerre a tenté de faire de la Grande Roumanie un outil de sa nouvelle politique continentale.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La Grande   Roumanie: élément  essentiel du «cordon sanitaire»</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Depuis la révolution bolchevique, la Russie était devenue un élément extrêmement instable et imprévisible aux yeux du Quai d’Orsay. On craignait que le bolchevisme, cette «maladie épidémique» comme le disait le Maréchal Foch<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#r3"><sup>3</sup></a><a name="t3"></a>, s’étende en-dehors des frontières russes et contamine peu à peu l’Europe de l’Est que l’on souhaitait voir entrer dans la sphère d’influence française. Pour parer à ce danger, Paris mit sur pied le projet de cordon sanitaire<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#r4"><sup>4</sup></a><a name="t4"></a>, véritable mur édifié contre l’expansion du communisme à l’aide des pays d’Europe orientale. Or la Roumanie était une voisine immédiate de la nouvelle Russie. Ainsi, elle tombait directement dans la ligne de mire des Français qui ne pouvaient pas édifier leur cordon sans la participation roumaine, clairement essentielle aux yeux du Quai d’Orsay. Cette position stratégique face à la Russie était un des éléments primordiaux qui plaçaient la Roumanie, cette petite nation est-européenne, au carrefour des intérêts français.</p>
<p style="text-align: justify;">Les inquiétudes françaises face à l’expansion du bolchevisme menèrent le Quai d’Orsay à assurer à la Roumanie la possession d’un territoire qu’aucun traité d’avant-guerre ne lui avait promis: la Bessarabie, terre russe depuis 1878<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#r5"><sup>5</sup></a><a name="t5"></a>. Stratégiquement, cette annexion roumaine confortait la position française dans sa lutte contre l’expansion bolchevique. En effet, elle assurait d’abord à Paris une certaine loyauté de la part de Bucarest. De plus, elle éloignait l’ancienne Autriche-Hongrie de la Russie. Finalement, elle formait un front continu entre la Roumanie et la Pologne et devenait ainsi le flanc oriental du système centre-européen français en construction. De cette façon, l’attribution de la Bessarabie à la Roumanie fut dictée, en très grande partie, par des intérêts purement français. On cherchait, au Quai d’Orsay, à bâtir une Roumanie plus apte à répondre aux soucis de sécurité causés par le nouveau joueur européen que représentait la Russie bolchevique.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le danger allemand: la  Roumanie comme alliance de revers</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Après la Première Guerre, l’Allemagne, quoique vaincue, restait une menace entière située à la porte de la France. Les Français, ayant vécu, contrairement aux Anglo-Saxons, la guerre sur leur propre territoire, redoutaient plus que tout la résurrection d’une Allemagne revancharde. L’allié de guerre russe s’étant affaissé sous le poids des Bolcheviques, le souci primordial de la France d’après-guerre fut de mettre sur pied un nouveau système de revers qui assurerait un deuxième front contre les Allemands si ces derniers décidaient de s’attaquer à nouveau à la France. Ainsi, les Français furent portés presque naturellement vers l’Europe orientale, seule entité véritable entre l’Allemagne et la Russie, et plus spécifiquement vers la Roumanie.</p>
<p style="text-align: justify;">Or l’Europe de l’Est n’avait pas été le premier choix de l’administration française. En effet, le président du Conseil Georges Clemenceau, lors de l’élaboration du Traité de Versailles qui devait régler les dispositions de la paix avec Berlin, tenta de protéger la frontière orientale de la France grâce à une garantie de la part des Britanniques et des Américains. Ses tentatives se soldèrent par un échec le 19 novembre 1919, quand le Sénat américain refusa d’entériner le traité de Versailles, et donc la garantie qu’il contenait, par peur d’être à nouveau entraîné dans les méandres du Vieux Continent<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#r6"><sup>6</sup></a><a name="t6"></a>.</p>
<p style="text-align: justify;">Abandonnée par les grandes puissances alliées, la France dut se tourner vers l’Est du continent, notamment vers la Roumanie. Si les nations de l’Europe de l’Est n’avaient ni la puissance ni le pouvoir des Anglo-Saxons à opposer à l’Allemagne, elles avaient tout de même l’avantage non négligeable d’assurer en tout temps un deuxième front contre l’Allemagne si cette dernière tentait une offensive à l’ouest. Paris s’affaira donc à établir des relations très amicales et même privilégiées avec certains pays est-européens. La Roumanie, qui servait déjà le mur antibolchevique, entra presque naturellement dans les plans d’alliance de revers français, ainsi que le faisaient les nouvelles Tchécoslovaquie et Yougoslavie, elles-mêmes formées à l’issue de la guerre.</p>
<p style="text-align: justify;">Une fois de plus, de cet intérêt du Quai d’Orsay envers la Roumanie résulta l’attribution, à Bucarest, d’un nouveau territoire: le Banat. Or, s’il avait été relativement facile pour la France de choisir d’attribuer la Bessarabie à une Roumanie alliée plutôt qu’à une Russie bolchevique et instable<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#r7"><sup>7</sup></a><a name="t7"></a>, le litige sur le Banat était plus complexe. En effet, ce territoire était disputé entre la Roumanie et la Yougoslavie, donc entre deux éléments essentiels à l’alliance de revers. L’octroyer à l’une ou l’autre de ces nations signifiait presque inévitablement la perte d’un allié potentiel ou, pire, le gain d’un nouvel allié pour l’Allemagne. Ironiquement, c’est un représentant anglais à Paris, George Grahame, qui résuma le mieux cette réalité en écrivant à son gouvernement, en 1919: «La France ne peut pas se permettre de négliger ou d’aliéner les petits pays européens; elle a d’anciens ennemis sur le continent et elle a besoin d’amis loyaux<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#r8"><sup>8</sup></a><a name="t8"></a>». Cette donne particulière mena la France à exercer des pressions diplomatiques en faveur d’une division du Banat entre les deux pays. Cette option fut effectivement choisie par la communauté internationale, mais on attribua les deux tiers à Bucarest. Ainsi, même si la France ne put entièrement répondre aux désirs de Bucarest ni de Belgrade, elle trouva le moyen de ne s’aliéner personne.</p>
<div style="text-align: justify;"><script type="text/javascript">// <![CDATA[
    if (randomnumber==null) {
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<p style="text-align: justify;">En plus de démontrer que la France souhaitait véritablement agrandir la Roumanie, cet épisode laisse croire que les actions françaises n’étaient en aucun cas orientées par un quelconque altruisme envers une sœur latine, mais bien par les seuls intérêts sécuritaires de la France elle-même. On aurait donc assisté à une <em>Realpolitik</em> à la française, où l’on voulait s’attirer les sympathies et la loyauté de tous, tout en isolant le géant allemand dont le potentiel restait latent.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Conclusion</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Par ce court exposé, nous avons tenté de démontrer quels furent les intérêts qui poussèrent la France, après la Première Guerre mondiale, à épauler la Roumanie dans sa course à l’unité nationale. Les deux phénomènes du cordon sanitaire contre le bolchevisme et de l’alliance de revers contre l’Allemagne nous ont prouvé que le Quai d’Orsay, dans la construction d’une Grande Roumanie, était avant tout motivé par des questions de sécurité nationale. Ce sont ces dernières qui donnèrent à la Roumanie, et à l’Europe de l’Est au sens large, une toute nouvelle importance aux yeux de Paris. Ce nouvel intérêt se refléta, dans les deux cas, dans l’attribution, sous couvert de nombreuses pressions françaises, de deux territoires qui, en plus d’être âprement revendiqués par le gouvernement roumain, avaient l’avantage de répondre aux soucis français. D’abord, la Bessarabie agissait comme flanc oriental du cordon sanitaire contre l’expansion du bolchevisme en Europe de l’Est. Ensuite, la partie du Banat allouée aux Roumains assurait à la Roumanie (et à sa voisine yougoslave) une position plus stratégique pour répondre à un assaut allemand envers l’ami français. Ainsi, la France faisait de la Roumanie un simple outil de sa politique continentale d’après-guerre. Toutefois, les dynamiques européennes d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes. Les activités économiques ont largement pris le dessus sur les considérations stratégiques. Avec son entrée récente dans l’Union Européenne et la nouvelle donne continentale, il sera intéressant de voir comment la Roumanie parviendra à tirer à nouveau son épingle du jeu.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Notes</strong> (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#t1">1.</a><a name="r1"></a> Margaret MacMillan, <em>Paris 1919. </em><em>Six Months that changed the world</em>, New York, Random House,  2002, p. 135.<br />
<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#t2">2.</a><a name="r2"></a> Le terme «Quai d’Orsay» est fréquemment utilisé par métonymie pour désigner le Ministère des Affaires étrangères de France. Cette appellation provient de l’emplacement de son bâtiment sur le quai d’Orsay.<br />
<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#t3">3.</a><a name="r3"></a> Dans Paul MANTOUX (Notes de l’officier interprète), <em>Les Délibérations du Conseil des Quatre</em>, Tome 2, 24 mars-28 juin  1919, Paris, Centre national de la recherche scientifique, 1955, p.53<br />
<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#t4">4.</a><a name="r4"></a> Frank Lee BENNS et Mary Elisabeth SELDON, <em>Europe 1914-1939</em>, New York, Appleton-Century-Crofts, 1965,  p. 395.<br />
<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#t5">5.</a><a name="r5"></a> Le cordon sanitaire est le terme utilisé pour designer la chaîne de pays situés près de la frontière occidentale de la Russie. Leur rôle, après la Révolution bolchevique, était d’agir en tant que barrière pour empêcher le communisme de s’étendre à travers le sol européen.<br />
<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#t6">6.</a><a name="r6"></a> Train  SANDU, <em>Le Système de sécurité français en  Europe centre-orientale. L’Exemple roumain 1919-1933</em>, Paris, L’harmattan,  1999, p. 103.<br />
<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#t7">7.</a><a name="r7"></a> Le choix était en fait devenu simple une fois que la présence des Bolcheviques à la tête de la Russie était confirmée. La Bessarabie, bien que roumaine <em>de facto</em> depuis 1919, ne le fut <em>de jure</em> qu’à partir de 1922, alors que les forces antibolcheviques de la Russie avaient véritablement perdu la lutte pour le pouvoir.<br />
<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=354&amp;theme=histoire#t8">8.</a><a name="r8"></a> “France cannot afford to disregard or alienate the small European States; she has ancient enemies on the continent of Europe, and needs faithful friends”, dans <em>Foreign Office</em> (Ernest Llewellyn Woodward [éd.] et Rohan d&#8217;Olier Butler [éd.]), <em>Documents on British foreign policy  1919-1939</em>, <em>vol. 4, 1919</em>, Londres,  Her Majesty’s Stationery Office, 1952, p. 511.</p>
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