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	<title>Le Panoptique &#187; Baptiste Godrie</title>
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	<description>Perspectives sur les enjeux contemporains &#124; More Perspective on Current International Issues</description>
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		<title>Derrière l’œuvre d’art. De l’atelier au musée</title>
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		<pubDate>Wed, 02 Jun 2010 00:51:23 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Baptiste Godrie</dc:creator>
				<category><![CDATA[Arts et littérature / Arts and literature]]></category>
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		<description><![CDATA[Cet article est un compte-rendu critique de l’ouvrage de Nathalie Heinich[1] intitulé Faire voir. L’art à l’épreuve de ses médiations, paru en 2009 (Paris, Impressions nouvelles). Au fil des articles[2] qui composent ce recueil, l’auteur [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Cet article est un compte-rendu critique de l’ouvrage de Nathalie Heinich<a href="#_ftn1">[1]</a> intitulé <em>Faire voir. L’art à l’épreuve de ses médiations</em>, paru en 2009 (Paris, Impressions nouvelles). Au fil des articles<a href="#_ftn2">[2]</a> qui composent ce recueil, l’auteur analyse les actions des « intermédiaires » qui conduisent une œuvre d’art contemporain de l’atelier au musée.</strong></p>
<div class="photo" style="text-align: justify;"><a href="http://www.flickr.com/photos/phillipo/3573706635/" target="new"><img title="Musée d’Art moderne et contemporain, Strasbourg, France " src="http://www.lepanoptique.com/images/articles/mai2010/art1.jpg" alt="Musée d’Art moderne et contemporain, Strasbourg, France " /></a><br />
phillipo, <em>Musée d’Art moderne et<br />
contemporain, Strasbourg, France</em>, 2009<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href="http://creativecommons.org/licenses/by-sa/2.0/deed.fr" target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;">Comment juger de la valeur d’une œuvre en art contemporain, puisque ce genre repose précisément sur la transgression des cadres ?<a href="#_ftn3">[3]</a> Cette question posée par l’auteur nous conduit au cœur de son objet d’étude, qui n’est pas l’art en tant que tel, mais les valeurs et représentations mentales qui guident les acquisitions et jugements d’un ensemble d’acteurs qui « font voir » les œuvres, contribuent à les faire exister au terme d’un processus de sélection qui comprend des opérations telles que la critique, l’achat et l’exposition des œuvres : « Il s’agit simplement d’expliciter les logiques sous-jacentes aux représentations de l’art et de la valeur artistique qui gouverne les choix en situation d’expertise »<a href="#_ftn4">[4]</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">D’après le sens commun, il suffirait à un artiste contemporain de faire une tâche noire sur un tableau blanc pour en faire une œuvre exposable dans musée. <em>Faire voir </em>révèle le travail exercé par les intermédiaires « invisibles » &#8211; commissaires d’expositions, conservateurs de musées, critiques d’art &#8211; qui travaillent à permettre la rencontre des œuvres avec le public dans le domaine de l’art contemporain subventionné par l’État. Accompagnés par une préface et une postface inédites, les articles réunis dans ce volume apportent un démenti éclatant à l’idée de face à face du spectateur avec des œuvres d’art qui sortiraient directement de l’atelier pour atterrir de manière arbitraire dans les galeries et musées.</p>
<p style="text-align: justify;">L’art contemporain est caractérisé, d’après Heinich, par un brouillage des critères de valeur et par une difficulté pour le sens commun de définir ce qui relève de l’art ou du n’importe quoi. « Le consensus académique a volé en éclats »<a href="#_ftn5">[5]</a> et il n’y a plus de canons auxquels se fier comme c’était le cas dans l’art moderne. Dans le premier article, elle analyse les conséquences de ce changement sur le métier de conservateur de musée, qui devient dès lors plus difficile. Désormais, l’appréciation d’une œuvre d’art repose sur la démarche de l’artiste (sa position sur le marché de l’art, ses travaux antérieurs, sa vision du monde) dans un mouvement qu’elle nomme la « personnalisation de la valeur artistique ». Le conservateur se retrouve alors dans une situation de « porte-à-faux » et doit être « à la fois objectif et partial, soucieux d’enregistrer l’histoire et apte à sélectionner les tendances de l’avenir, capable d’opérer des choix représentatifs (…) »<a href="#_ftn6">[6]</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">Cette même impression d’arbitraire dans le choix des œuvres peut dérouter le public profane qui se demande sur quels critères reposent l’acquisition d’œuvres et la constitution d’une collection. L’observation et l’analyse des délibérations d’une commission d’un FRAC (Fonds régionaux d’art contemporain créés en France en 1981 pour constituer des collections d’art contemporain en région) et d’une commission municipale qui alloue des subventions pour des projets artistiques sont à cet égard éclairants. À l’issue de son travail d’enquête, Heinich révèle les enjeux et les valeurs qui sous-tendent les discussions des commissions chargées de nouvelles acquisitions ou d’attribuer des subventions.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans le cas de la commission du FRAC, les achats d’œuvres sont structurés par des valeurs et des critères tant explicites qu’implicite tels que la qualité, les aspects techniques (l’exposabilité, le souci de ne pas effectuer deux achats dans une même galerie), le prix (qui joue d’autant plus lorsqu’il y a des doutes sur la valeur artistique) ou encore la cohérence institutionnelle dans la constitution de la collection (équilibre parmi les tendances par exemple). Son analyse des débats détaille le souci de cohérence entre les contraintes de différents types sur lesquelles reposent les décisions : cohérence personnelle dans le choix des personnes de la commission et contrainte de cohérence collective par rapport à l’ensemble des choix de la commission<a href="#_ftn7">[7]</a>. Elle met ainsi en lumière l’importance de l’implicite &#8211; il n’y a pas de débat sur la majorité des œuvres qui sont rejetées par la commission &#8211; et de ce qui n’est pas dit dans les délibérations.</p>
<p style="text-align: justify;">On trouve des stratégies argumentaires complexes similaires dans les discussions entre critiques d’art, président et rapporteur des commissions municipales. Dans celles-ci, l’œuvre est évaluée du point de vue des critères officiels d’attribution de la subvention, auxquels s’ajoute un double jugement sur la singularité de l’œuvre et l’« impératif de constance », qui désigne ce qui relie une œuvre d’art aux autres œuvres existantes et connues, permettant ainsi son évaluation : « L’œuvre doit pouvoir manifester un compromis entre l’extrême singularité, susceptible de basculer dans l’inauthenticité du « n’importe quoi », et son inscription dans des cadres suffisamment communs, reconnaissables pour autoriser sa perception et son évaluation »<a href="#_ftn8">[8]</a>.</p>
<div class="photo2" style="text-align: justify;"><a href="http://www.flickr.com/photos/frf_kmeron/4346030371/" target="new"><img title="Beaubourg Art Contemporain @ Paris-0560 " src="http://www.lepanoptique.com/images/articles/mai2010/art2.jpg" alt="Beaubourg Art Contemporain @ Paris-0560 " /></a><br />
Kmeron, <em>Beaubourg Art Contemporain<br />
@ Paris-0560</em>, 2010<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href="http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/deed.fr" target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;">Le ton change dans le dernier article du volume intitulé « Pouvoirs publics, art contemporain » où l’auteur quitte sa tribune de sociologue pour adopter une position politique engagée et critique des effets pervers des politiques françaises actuelles dans le domaine de l’art. La question qu’elle pose interroge l’action de l’État : doit-elle compenser les déficiences du marché privé ou viser le pluralisme au travers du versement de prestations égales aux artistes talentueux (qu’ils soient ou non reconnus et appuyés par le marché privé) ? La politique actuelle est d’après elle « massivement compensatoire »<a href="#_ftn9">[9]</a> dans les faits, alors que les critères officiels de subvention demeurent ceux de la qualité des propositions. En subventionnant des projets qui ne sont pas appuyés par le marché, cette politique risque, à ses yeux, de « créer artificiellement des activités non connectées à une demande, [de] dissocier les créateurs de leurs éventuels publics, déséquilibrer le système en faisant de l’État un concurrent (suréquipé) des autres acteurs, engendrer un sentiment d’injustice »<a href="#_ftn10">[10]</a>.</p>
<p style="text-align: justify;">Ce surinvestissement de l’État dans l’art contemporain repose sur un postulat implicite qui consacre celui-ci comme l’art le plus avancé et non comme un genre artistique au même titre que l’art moderne, qui se situe quant à lui au plus bas dans la hiérarchie artistique et qui ne bénéficie (presque) d’aucune subvention. Heinich critique au passage l’opacité des critères d’attribution des subventions et le fonctionnement des FRAC dont elle a précisément démonté les rouages au fil des articles du recueil.</p>
<p style="text-align: justify;">Dans les dernières pages de l’ouvrage (« Lettre à un commissaire »), elle prend position sur l’art contemporain qu’elle décrit avant tout comme un réseau d’initiés : « Ce qui fait l’art contemporain, c’est l’insertion dans le réseau de l’art contemporain »<a href="#_ftn11">[11]</a>. L’idée qui traverse ces quelques pages est que si l’on n’est pas introduit aux œuvres, on passe à côté d’elle, ou pire, on croit naïvement en saisir le sens<a href="#_ftn12">[12]</a>. Dans un passage, Heinich se met en scène dans un musée d’art contemporain face à une œuvre qu’elle regarde, accompagnée du commissaire de l’exposition :</p>
<blockquote>
<p style="text-align: justify;"><em>« Mon cher J., tu me prends par la main, tu m’emmènes dans le grand escalier de l’École des Beaux-Arts, jusqu’au palier d’où partent les longs tuyaux jaunes. « Tu as vu ? Ça marche » ! Je ne dis rien, car je sais que je n’ai rien vu, sinon un cartel « It works », avec le nom de l’artiste, et ces tuyaux qui courent partout dans l’exposition, sans que j’en aie rien pensé, strictement rien. Donc sans rien dire je te regarde t’asseoir à la table (…) »<a href="#_ftn13"><strong>[13]</strong></a>. </em></p>
</blockquote>
<p style="text-align: justify;">Autrement dit, selon Heinich, lorsque l’on pénètre dans un musée d’art et que nous sommes mis en contact avec une œuvre d’art, tout se passe comme si nous étions des êtres aveugles et muets, comme des enfants à qui l’on aurait retiré l’imagination et l’intelligence et qu’il faudrait prendre par la main. Sans être des initiés en art contemporain, certains d’entre vous auront peut-être eu l’opportunité de visiter un musée d’art contemporain, parfois exaltés, parfois dubitatifs, parfois en ayant le sentiment d’être passés à côté de certaines œuvres. N’avez-vous pourtant pas hasardé des explications et des hypothèses ? Votre imagination, frappée par une œuvre, ne s’est-elle pas mise à tourner à toute vitesse ? Était-ce LA bonne interprétation ? Impossible à dire. Mais existe-t-il seulement une bonne interprétation, et du point de vue de qui ? L’idée qu’il faut des explications pour comprendre les œuvres d’art et rentrer dans l’intention de l’artiste est répandue. Qu’il soit important de faire tout ce qui est possible pour démocratiser l’art contemporain, cela n’est pas à négliger, mais faut-il pour autant sous-estimer la capacité des gens à donner leur propre interprétation et laisser aller leur imagination ?Dans la perspective de Heinich, l’art contemporain semble hautement intellectualisé et dépouillé de sa capacité à produire un choc esthétique en dehors de toute explication. L’élitisme ne commence-t-il pas quand on suppose que les gens ne peuvent que rien comprendre à l’art contemporain ?<strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Au travers de ces contributions, l’auteure réussit brillamment le pari énoncé dans son introduction de réaliser une sociologie de la médiation avec pour objectif de passer d’une analyse substantielle à une analyse relationnelle de l’art. Ce faisant, elle brise au passage trois postulats de la sociologie de l’art énoncés en introduction : il n’existe pas deux pôles distincts, l’art et le social, mais ces deux entités sont inextricablement liées. L’art ne se limite pas à l’étude des œuvres d’art ; le statut des producteurs, les modalités de réception et l’action des intermédiaires doivent constituer les principaux objets de la sociologie de l’art. Enfin, « le sociologue n’a pas à substituer ses propres explications à celles des acteurs, et à expliquer « l’art » autrement qu’eux »<a href="#_ftn14">[14]</a>. L’auteur adjoint à cette analyse sociologique une prise de position dans la tradition des intellectuels engagés qui, pour aussi critiquable qu’elle soit, est d’autant plus crédible qu’elle s’appuie sur un minutieux travail d’enquête.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong> </strong></p>
<p><strong>Notes</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref1">[1]</a> L’auteur est actuellement directrice de recherche au CNRS. Sociologue de l’art, elle a notamment publié <em>La Gloire</em><em> de Van Gogh. Essai d&#8217;anthropologie de l&#8217;admiration</em>, Paris, Éditions de Minuit, 1991 et <em>Le triple jeu de l&#8217;art contemporain. Sociologie des arts plastiques</em>, Paris, Éditions de Minuit, 1998.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref2">[2]</a> Ces articles s’échelonnent sur la période 1989 – 2003.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref3">[3]</a> p. 160.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref4">[4]</a> p. 26.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref5">[5]</a> p. 47.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref6">[6]</a> <em>Ibid.</em></p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref7">[7]</a> p. 126.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref8">[8]</a> p. 172.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref9">[9]</a> p. 180.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref10">[10]</a> <em>Ibid</em>.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref11">[11]</a> p. 196.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref12">[12]</a> p. 197.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref13">[13]</a> p. 193. Nous soulignons.</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="#_ftnref14">[14]</a> p. 30.</p>
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		<title>Choisir ensemble : l’action du Collectif pour un Québec sans pauvreté</title>
		<link>http://www.lepanoptique.com/sections/societe/choisir-ensemble-laction-du-collectif-pour-un-quebec-sans-pauvrete/</link>
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		<pubDate>Tue, 01 Dec 2009 04:09:23 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Baptiste Godrie</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Le <em>Collectif pour un Québec sans pauvreté </em>(1) est un organisme qui vise à engager des actions concertées entre l’État et les citoyens afin d’éliminer la pauvreté au Québec. Cet entretien avec Ian Renaud-Lauzé, porte-parole et animateur politique au <em>Collectif</em>, poursuit avec nous le dialogue engagé le mois précédent dans les pages du <em>Panoptique </em>et fait porter son propos sur le choix du type de société que nous voulons pour l’avenir. Quels sont les outils à notre portée pour nous engager dans la réduction des inégalités sociales ? Quel intérêt avons-nous à emprunter cette voie ?</strong></p>
<div class="photo" style="text-align: justify;"><a href=" http://www.flickr.com/photos/jef_safi/2184414467/" target="new"><img title=" Stereoscopic rhizoming lines " src="http://www.lepanoptique.com/images/articles/decembre2009/choisir4.jpg " alt=" Stereoscopic rhizoming lines " /></a><br />
Joël-Evelyñ-François Dézafit-Keltz,<br />
<em> Stereoscopic rhizoming lines </em>, 2008<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href=" http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/deed.fr " target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;"><em>B. G. : Votre pétition (2) a recueilli près de 100 000 signatures et 1000 lettres de soutien de la part d’organismes. Qu’est-t-elle devenue ?</em></p>
<p style="text-align: justify;">I. R.-L. : Pour le Collectif, la pétition n’est pas une fin en soi : c’est un moyen pour démontrer, auprès du gouvernement, l’engagement de la société québécoise à faire des pas pour diminuer la pauvreté. La pétition est significative et le gouvernement reconnaît que nous sommes des acteurs incontournables sur ces questions. Mais ces revendications doivent continuer à être portées et nous devons réfléchir à d’autres moyens de les porter. La pétition a permis de créer un grand consensus ; il faut aller plus loin. Une autre question est : est-ce qu’on a l’argent pour le faire ? Le gouvernement dit que non &#8211; c’est ce qu’on voit avec l’annonce du déficit annuel qui s’avère plus gros que prévu. Pourtant l’État dispose d’instruments notamment au niveau de la fiscalité et de la taxation – qui pourraient nous permettre d’atteindre nos ambitions comme société en termes d’inclusion et de solidarité. La question mérite également d’être posée sur le plan de la rationalité : qu’est-ce qui est le plus efficace ? On va entendre beaucoup de propos sur le système de santé. Présentement aux États-Unis, il y a des débats sur l’inefficacité de leur système de santé car il coûte beaucoup par personne pour ce qu’il permet d’assurer. Alors qu’au Québec, le système de santé n’est pas si mauvais si on regarde le coût par tête. Il y a une question de rationalité à faire entrer en jeu &#8211; parfois au-delà de la question de la solidarité – pour dialoguer avec le gouvernement.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>B. G. : Investir dans le social, c’est aussi éviter des coûts sociaux à long terme.</em></p>
<p style="text-align: justify;">I. R.-L. : Tout à fait, il y a une question d’investissement. Mettre de l’argent pour la lutte contre la pauvreté n’est pas une dépense, c’est un investissement. Pourquoi ? Car on sait premièrement qu’il y a des liens très proches entre les coûts du système de santé et la pauvreté. Présentement, on estime à six milliards les coûts engendrés par la pauvreté dans le système de santé. Les gens en situation de pauvreté ont plus de problèmes de santé que les gens des classes moyennes et aisées et ont davantage besoin des services. Deuxièmement, la pauvreté extrême met les gens dans une situation d’exclusion sociale et les place dans une position d’exclus du marché du travail. Je ne parle pas ici de contraindre les gens à travailler &#8211; puisque c’est à chacun de travailler selon ses capacités-, mais l’appauvrissement des plus pauvres ne prépare pas au retour au travail. Sans parler des coûts sociaux liés à l’exclusion sociale en matière de criminalité plus élevée, d’éducation, etc. Il y a des questions fondamentales à se poser à la fois dans la perspective du respect des droits, mais également dans la perspective des choix collectifs sur la société que l’on veut.</p>
<div class="photo2" style="text-align: justify;"><a href=" http://www.flickr.com/photos/jef_safi/4102064947/" target="new"><img title=" perƒormative borderline homeostasy " src="http://www.lepanoptique.com/images/articles/decembre2009/choisir3.jpg" alt=" perƒormative borderline homeostasy " /></a><br />
Joël-Evelyñ-François Dézafit-Keltz,<br />
<em> perƒormative borderline homeostasy </em><br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href=" http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/deed.fr " target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;"><em>B. G. : Y-a-t-il des organismes qui n’ont pas embarqué dans le processus de la pétition et qui portent d’autres revendications ?</em></p>
<p style="text-align: justify;">I. R.-L. : Il y a des organismes que nous n’avons pas rejoints. Mais ma réaction est de dire que tous les groupes – qu’ils aient suivi ou non – ont contribué au débat. Il faudra toujours établir un dialogue social plus large et les espaces pour se questionner sont à créer. L’État a beaucoup à jouer dans ce domaine. Seulement son rôle est de plus en plus cynique Si on regarde au niveau de l’image que l’on renvoie de l’impôt. Les gens sont amenés à considérer l’impôt comme une nuisance purement individuelle et non un avantage sur le plan collectif. Une taxe peut être une mauvaise taxe, il faut toujours en débattre, mais quand c’est au point où notre outil de redistribution, qui est aussi l’outil principal de solidarité est perçu comme injuste il y a un problème. Au Québec le niveau d’éducation a constamment progressé depuis trente ans. C’est peut-être parce que le système d’éducation fonctionne. Au niveau économique, la société québécoise s’est énormément enrichie dans les dernières années et il faut en être fier. Je pense qu’il y a toujours de la place à accorder au changement, mais il faut également revenir aux raisons d’être qui sont à l’origine de ces institutions publiques (santé, éducation entre autres) qui ont permis de réduire les inégalités sociales jusque dans les années 1990.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>B. G. : Dans la première partie de cet entretien, tu parlais de la revendication de services publics universels. Est-ce que ce n’est pas déjà le cas actuellement ?</em></p>
<p style="text-align: justify;">I. R.-L. : Est-ce que c’est le cas aujourd’hui ? Je pense qu’il y a des brèches qui sont apparues au cours des dernières années. Au nom de la liberté individuelle, les gens peuvent désormais avoir accès à un réseau privé parallèle pour se faire soigner plus rapidement. C’est questionnable car cela introduit des inégalités alors que la question aurait du être : est-ce que l’État a failli dans sa tâche ? Pourquoi ne parvient-il pas à assurer des services publics accessibles et universels ? Je pense que l’État a manqué à son obligation de droit. La décision n’aurait pas du être, vous avez le droit de vous soigner ailleurs, mais que l’État doit répondre aux demandes urgentes. C’est un exemple. Il y a également le débat au niveau de l’accessibilité de certains soins de santé. Quand tu as un accident de voiture, tu as droit à de la physiothérapie. Si c’est un accident sportif, l’accessibilité n’est pas la même. Il y a la question des tribunaux administratifs qui gèrent par exemple les conflits au travail. Ils sont beaucoup moins prompts qu’auparavant. Il faut des années pour faire appliquer les normes de travail en cas de plainte. Même chose dans le domaine du logement où les listes d’attente sont considérables pour les logements sociaux. Notre justice réparatrice est brisée. Si un bail n’est pas respecté par le propriétaire, mais que nous n’avons plus les moyens de le faire respecter, les gens sont tentés de déménager. Le problème n’est pas réglé, il est déplacé. L’État n’a pas enlevé le service, mais avec les coupures, les recours sont devenus plus longs et donc plus difficiles. Les gens ont de moins en moins les moyens de faire respecter leurs droits.</p>
<div class="photo" style="text-align: justify;"><a href=" http://www.flickr.com/photos/slimjim/3240483173/ " target="new"><img title=" Multi-Storey Minimalism " src="http://www.lepanoptique.com/images/articles/decembre2009/ " alt=" Multi-Storey Minimalism " /></a><br />
slimmer_jimmer, <em> Multi-Storey Minimalism </em>, 2009<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href=" http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/deed.fr " target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;"><em>B. G. : Au Québec, il y a des principes qui garantissent les droits dont tu parles et qui sont énoncés dans la Charte canadienne des droits et libertés ou encore dans la  Loi sur la santé et les services sociaux et de santé – qui stipule entre autres que le mandat des services de santé est de contribuer au bien-être de la population. Est-ce que le droit constitue toujours un levier, un recours pour faire appliquer ses droits ? Comment agir sur cet écart entre le droit et la possibilité de s’en saisir ?</em></p>
<p style="text-align: justify;">I. R.-L. : Un problème est que l’on demande aux gens de faire les recours en leur nom propre, alors qu’il s’agit de problèmes collectifs. C’est au gouvernement de clarifier les choses. Si le projet politique est un projet de désengagement, que le gouvernement le dise clairement pour que les citoyens sachent ce qui va s’en venir et à quoi s’en tenir. Présentement, on navigue dans des eaux troubles, dans des belles déclarations de principe et on a du mal à comprendre précisément où est-ce que l’on s’en va. Comme citoyen, on a besoin de positions claires du gouvernement face auxquelles se positionner. On l’impression que les gens se font gouverner, mais sans nécessairement avoir de prises sur le projet. On peut par des analyses voir qu’il y a tel et tel aspect qui ressort de la politique gouvernementale, mais les communications gouvernementales entretiennent le flou le plus absolu.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>B.G. : Comme tu le disais précédemment, la question de la pauvreté est une question de redistribution. Elle ne concerne pas uniquement les personnes en situation de pauvreté, mais constitue un véritable débat de société. Comment interpeller l’ensemble des citoyens sur ces questions ?</em></p>
<p style="text-align: justify;">I. R.-L. : Il y a deux niveaux. Celui de la répartition et celui de la redistribution de la richesse. Dans les pays occidentaux, on assiste actuellement à un accroissement des écarts de richesse. Il y a une tendance générale à l’enrichissement de nos sociétés mais ce les très riches qui s’accaparent une grande part de l’économie mondiale face à une grande majorité qui n’a rien ou peu. Il y a une logique d’écart qui montre que même au niveau du marché du travail, l’action syndicale réussit de moins en moins à faire un travail de redistribution de la richesse, notamment dans l’établissement de bons contrats de travail qui permettent de mieux payer les gens et la lutte contre le travail atypique. Le premier chantier est donc de s’attaquer à ces écarts, et, avant de penser à mettre en œuvre une meilleure redistribution de la richesse par l’État, il faut avoir une meilleure répartition de la richesse. Sur la question de la redistribution, on s’attend à ce que l’État fasse un travail pour réduire les inégalités qui s’accroissent sur le marché, ce qu’il fait en partie. Mais l’action gouvernementale des dernières années à tendance à accroître les processus que je décris. Le cinquième le plus riche au Québec a vu ses revenus augmenter plus que les autres tranches de la population. Dans le même temps, l’action gouvernementale a contribué à creuser cet écart avec les baisses d’impôts qui favorisent les plus riches.</p>
<div class="photo2" style="text-align: justify;"><a href="http://www.flickr.com/photos/slimjim/4139929741/  " target="new"><img title=" Lighthouse " src="http://www.lepanoptique.com/images/articles/decembre2009/ " alt=" Lighthouse " /></a><br />
slimmer_jimmer, <em> Lighthouse </em>, 2009<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href=" http://creativecommons.org/licenses/by-nc-nd/2.0/deed.fr  " target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;"><em>B. G. : Le discours du gouvernement est de dire qu’il y a de moins en moins de marge de manœuvre pour réduire ces inégalités. Est-ce qu’il faut encore attendre des solutions de la part de l’État ou se tourner vers d’autres formes d’action ?</em></p>
<p style="text-align: justify;">I. R.-L. : Je pense qu’il faut travailler sur tous les tableaux. Il y a des gens qui veulent bâtir une autre économie. Ils vont par exemple travailler sur une nouvelle répartition de la richesse au départ. C’est une perspective intéressante. Mais je crois aussi que l’État est l’outil de tous les citoyens et qu’il a un rôle à jouer. C’est pour cela que les gens demandent des choses à l’État et qu’ils vont continuer à le faire. On voit que le marché privé crée des inégalités et qu’il y a un problème lié à l’absence de régulation étatique. Si on regarde la crise économique actuelle, on voit un marché financier dérégulé auxquels les États ont contribué au travers d’une déréglementation abusive. L’État est coupable à ce niveau là. Permettre la syndicalisation des travailleurs dans le privé aiderait à l’amélioration du revenu des personnes. On dit : « les gens veulent s’enrichir ». Quand on gratte un peu, on voit que les gens, ce n’est pas la richesse qu’ils veulent, c’est le bonheur. La richesse est un moyen d’y arriver. Qu’est-ce que l’on veut comme relations sociales, comme système économique ? Est-ce que les moyens mis en œuvre présentement sont les bons moyens pour y arriver ? On parle de sociétés très individuelles, mais les comportements sont intéressants à observer. De plus en plus de personnes disent « le travail ce n’est pas une fin pour moi, je veux passer du temps avec mes enfants, avec ma famille, avec mes amis, je veux pouvoir faire des activités, etc. ». Mais dans le même temps, ils disent : « je veux deux voitures, une maison, etc ». Il y a une tension entre des valeurs individuelles qui sont intéressantes, mais qui poussées à l’extrême amènent des contradictions. Je vois aussi de plus de plus de personnes qui font le choix de moins travailler pour viser une autre richesse. C’est pourquoi il faut réfléchir collectivement sur les choix de société et la réduction des inégalités. Est-ce que l’on fait le choix d’abandonner une partie de la population ? Ou est-ce que l’on ose dire qu’il ne faut mettre personne de côté et qu’il n’y a pas deux sortes d’humains, des humains jetables et d’autres qui sont « bons » ?</p>
<p><strong>Notes</strong></p>
<p>1. Le site du <em>Collectif</em> : <a href="http://www.pauvrete.qc.ca/sommaire.php3">http://www.pauvrete.qc.ca/sommaire.php3</a></p>
<p>2. Pour plus de détails, se référer à la première partie de l’entretien parue dans l’édition de novembre. Les trois revendications de la pétition étaient : l’accès de tous les citoyens et citoyennes à des services publics universels de qualité ; la hausse du salaire minimum à 10,16 $/heure (2007) et sa révision annuelle afin que le travail permette de sortir de la pauvreté et la hausse des protections publiques au niveau de la  Mesure du panier de consommation, soit 13 267 $/an (2007), et leur révision annuelle, afin d’assurer la santé et la dignité des personnes (voir le site du <em>Collectif</em>).</p>
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		<title>Lutter avec : entretien sur l’action du Collectif pour un Québec sans pauvreté</title>
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		<pubDate>Sun, 01 Nov 2009 12:07:31 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Baptiste Godrie</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entrevues / Interviews]]></category>
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		<description><![CDATA[Le Collectif pour un Québec sans pauvreté (1) est un organisme qui vise à engager des actions concertées entre l’État et les citoyens afin d’éliminer la pauvreté au Québec. Retour avec Ian Renaud-Lauzé, porte-parole et [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Le <em>Collectif pour un Québec sans pauvreté </em>(1) est un organisme qui vise à engager des actions concertées entre l’État et les citoyens afin d’éliminer la pauvreté au Québec. Retour avec Ian Renaud-Lauzé, porte-parole et animateur politique au <em>Collectif</em>, sur les politiques actuelles de lutte contre la pauvreté et les critiques qui lui sont adressées. Dans la première partie de cet entretien, l’accent est mis sur la participation des personnes en situation de pauvreté – traditionnellement exclues des débats publics &#8211; à la définition des politiques qui les concernent. </strong></p>
<div class="photo" style="text-align: justify;"><a href=" http://www.flickr.com/photos/zilpho/3070066815/" target="new"><img title=" Urban landscape Shanghai " src="http://www.lepanoptique.com/images/articles/novembre2009/soc.jpg" alt=" Urban landscape Shanghai " /></a><br />
Bert van Dijk, <em> Urban landscape Shanghai </em>, 2008<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href=" http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.0/deed.fr " target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;"><em>Baptiste Godrie : Le but du </em>Collectif pour un Québec sans pauvreté<em> n’est pas de réduire la pauvreté mais bien de l’abolir. Cet objectif est-il réaliste ? Et comment l’atteindre ?</em></p>
<p style="text-align: justify;">Ian Renaud-Lauzé : Fixer un objectif comme éliminer la pauvreté, c’est ouvrir un possible. Tant qu’on s’est dit que l’être humain ne pouvait pas aller sur la lune, on ne pouvait pas y aller. À un moment donné le président Kennedy a dit que cela devenait un objectif et qu’on allait prendre les moyens pour. Oui, c’est un objectif ambitieux d’éliminer la pauvreté au Québec et dans le monde. C’est un objectif à long terme, nous ne sommes pas naïfs. Les moyens sont là &#8211; on vit probablement dans la société la plus riche qui ait jamais existé – et c’est avant tout un problème de répartition et de redistribution de la richesse. On travaille toujours avec cet objectif final, que nous cherchons à atteindre pas à pas.</p>
<p style="text-align: justify;"><em> </em></p>
<p style="text-align: justify;"><em>B. G. : Quels sont ces moyens et quels seraient les premiers pas ?</em></p>
<p style="text-align: justify;">I. R.-L. : On vient de déposer une pétition à l’Assemblée Nationale qui avait trois revendications : l’accès de tous les citoyens et citoyennes à des services publics universels de qualité ; la hausse du salaire minimum et la hausse des protections publiques au niveau de la mesure du panier de consommation (2). On a bâti ces revendications avec les intervenants, mais aussi des personnes en situation de pauvreté au travers d’un processus démocratique. Au départ on s’est posé une question assez simple, avec des personnes en situation de pauvreté. On voit que les êtres humaines ont des droits et des besoins. Couvrir ces besoins de base au Québec, ça veut dire quoi ? Sortir de la pauvreté, ça veut dire quoi ? Et quelle est la différence entre les deux ? Beaucoup de choses intéressantes sont sorties de ça. Les gens étaient d’accord avec le principe de sortie de la pauvreté, mais selon eux, il y a auparavant une urgence à couvrir les besoins de base, ce qui est pas le cas présentement au Québec. D’où notre première revendication, l’an dernier, autour du panier de consommation. On avait validé un montant &#8211; à l’époque 12 000 dollars &#8211; pour couvrir les besoins de base. Les gens ont dit, c’est peut-être pas assez mais ça fait une différence, ça nous permettrait d’avoir le nez au-dessous de l’eau (3). Ça allait chercher l’assentiment des gens. Pour ce qui est de la sortie de la pauvreté, on est arrivé à 20 000 dollars. Quelqu’un qui travaille à temps plein devrait-il sortir de la pauvreté ? Tout le monde était d’accord, d’où l’idée d’une revendication autour de la revalorisation du salaire minimum qui amène minimalement les gens au seuil de faible revenu de <em>Statistiques Canada</em> &#8211; qui n’est pourtant pas un indicateur parfait car il y a de grosses disparités régionales. Les gens réagissaient aux propositions. La troisième revendication revient à dire « c’est bien beau d’avoir plus d’argent, mais si on a pas les services publics à côté de cette somme là, elle ne veut rien dire ». D’où l’idée d’avoir des services publics et universels, les mêmes pour tous car nous sommes des êtres humains avec des droits et tout le monde devrait avoir à sa disposition un paquet de services tels que l’éducation, la santé, etc. Le plus drôle, c’est qu’on l’avait pas mis dans notre questionnaire où l’on n’abordait pas de front la question des services publics. Dans le processus de consultation, on faisait un vote sur trois sommes pour couvrir ses besoins et sur le montant de sortie de la pauvreté. Mais les gens nous ont dit que ca prenait des services publics de qualité.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>B. G. : Si je comprends bien, la revendication pour des services publics de qualité et accessibles a émergé du processus de consultation. Qui participait à cette consultation ? Comment avez-vous procédé ?</em></p>
<p style="text-align: justify;">I. R.-L. : On a fait une trousse « Couvrir ses besoins et sortir de la pauvreté au Québec ». Il y a plein de groupes qui se sont positionnés par rapport à cela. On a fait une centaine d’animations autour de cette trousse durant lesquelles les gens pouvaient poser des questions. Ça allait de processus très courts à d’autres plus longs d’une demie journée à une journée de discussions sur la couverture des besoins essentiels. Après ça on a compilé les données. Nous avons embauché des animateurs et animatrices. J’ai également rencontré des gens qui voulaient donner cette formation en région. L’idée était de se promener un peu partout au Québec. Ce n’est pas un processus scientifique, mais c’est un processus citoyen d’appropriation d’un matériel et de discussions.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>B. G. : Dans ton expérience, les personnes qui se sont impliquées étaient elles-mêmes en situation de pauvreté ou elles ne subissaient pas ces conditions ?</em></p>
<p style="text-align: justify;">I. R.-L. : Je pense que c’est pas mal des personnes en situation de pauvreté et des intervenants qui travaillent dans le domaine. Plus de 4000 personnes ont participé au processus, mais la réflexion pouvait venir d’une organisation, d’un comité d’administration, etc. Si on remonte en arrière, pourquoi cette pétition ? Qu’est-ce qu’il y a eu avant ? Pendant deux ans – je n’étais pas encore au <em>Collectif</em> –, il y a eu un carrefour du savoir sur les besoins essentiels. L’idée était de mettre ensemble des personnes en situation de pauvreté et des membres du <em>Collectif</em>, de poser des questions et de trouver des façons de parler des besoins essentiels : qu’est-ce que cela veut dire pour vous ? Comment identifier ces besoins, en parler ? Comment vivaient-ils le manque ? Ça a été très long à démarrer. Il fallait parler de l’intimité, de choses dont on est pas souvent fier, de ses manques, de ses réactions au manque. Un climat s’est crée et des façons de travailler ensemble où les expériences se sont partagées. C’est à partir de cette réflexion que nous avons démarré le processus pour lancer la pétition et les débats sur les revendications qu’elle contient.</p>
<div class="photo2" style="text-align: justify;"><a href=" http://www.flickr.com/photos/mugley/2472543045/  " target="new"><img title=" stop and reflect " src="http://www.lepanoptique.com/images/articles/novembre2009/soc2.jpg" alt=" stop and reflect " /></a><br />
Jes mugley, <em> stop and reflect </em>, 2008<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href=" http://creativecommons.org/licenses/by-nc-sa/2.0/deed.fr " target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;"><em>B. G. : Qu’est-ce que qui a orienté le choix d’aller vers le vécu des personnes ?</em></p>
<p style="text-align: justify;">I. R.-L. : Ça a toujours été une préoccupation au <em>Collectif</em>. Si on remonte plus loin, tout le processus de proposition autour de la <em>Loi</em><em> visant à lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale</em> était citoyen. Est-ce que l’on peut faire une loi à partir des besoins réels exprimés par les gens ? Oui, si on s’en donne les moyens au travers d’un processus de recherche-action qui consiste à aller voir les gens, leur demander ce qu’ils verraient dans cette loi là. Après ça, rassembler ces propositions, les faire valider par les gens article par article. Est-ce que vous ajouteriez quelque chose, vous feriez des amendements ? Enfin, faire un travail plus technique de formalisation et amener ça à l’Assemblée Nationale. Pour revenir à ta question, je pense que c’est un parti-pris du <em>Collectif</em> pour le vécu des gens. On ne peut pas lutter pour les gens, on lutte avec eux. C’est pas juste faire une manif avec eux. On pense et parle avec les personnes en situation de pauvreté. Et encore, le « avec » les met déjà à l’extérieur, c’est travailler ensemble, autant les intervenants, les spécialistes, les chercheurs que les personnes elles-mêmes. Au <em>Collectif</em>, on a un comité – le comité Avec &#8211;  qui se penche spécialement sur les questions de participation. Le bilan du premier cycle de ce comité a été de dire que travailler sur ces questions, c’est travailler ensemble. Les universitaires ont des propositions intéressantes, mais ils ont parfois leurs lubies unidirectionnelles. Les intervenants sont pris dans des structures, des façons de penser. Et les personnes en situation de pauvreté sont prises dans un isolement. On essaie de casser ces moules là pour tirer le meilleur de chacun.</p>
<p style="text-align: justify;"><em>B. G. : Est-ce que se mettre à l’écoute des personnes en situation de pauvreté vient combler un manque, notamment dans ce qui est fait au niveau des politiques publiques ?</em></p>
<p style="text-align: justify;">I. R.-L. : Dans l’ensemble du mouvement social, la participation existe à différents niveaux, avec différents moyens de faire, si je pense à l’éducation populaire à une époque par exemple. Au <em>Collectif</em> on le fait à notre façon. Mais le problème est justement au niveau gouvernemental, au niveau des institutions où on a du mal à faire reconnaître leur voix. Généralement, la tendance, surtout lorsqu’il s’agit de personnes en situation de pauvreté comparativement au citoyen moyen est de dire, d’accord, on va les écouter, mais dans une bulle, un vase clos. Ça a un peu été la réaction lors des consultations nationales et régionales sur la question de la pauvreté et on a demandé à ce que les personnes qui vivent ces situations puissent participer directement à ces consultations. On nous a dit, oui, mais le nombre de places est limité, donc une personne qui vient, c’est un intervenant de moins. Alors que pour nous, les groupes qui travaillent avec des personnes en situation de pauvreté devraient se faire reconnaître deux sièges – un pour les personnes en situation de pauvreté et un pour un intervenant ou un responsable. Bien évidemment, nous avons eu une fin de non recevoir. Le réflexe n’est pas là. Souvent, dans les consultations officielles, il y a des focus-group, on met les gens dans un aquarium. On les fait discuter et on les observe. Je pense que les personnes en situation de pauvreté ne <strong>sont pas de poissons.</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Notes</strong></p>
<p style="text-align: justify;">(1)   Le site du <em>Collectif</em> : <a href="http://www.pauvrete.qc.ca/sommaire.php3">http://www.pauvrete.qc.ca/sommaire.php3</a></p>
<p style="text-align: justify;">(2)   Plus précisément, ces trois revendications étaient : l’accès de tous les citoyens et citoyennes à des services publics universels de qualité ; la hausse du salaire minimum à 10,16 $/heure (2007) et sa révision annuelle afin que le travail permette de sortir de la pauvreté et la hausse des protections publiques au niveau de la Mesure du panier de consommation, soit 13 267 $/an (2007), et leur révision annuelle, afin d’assurer la santé et la dignité des personnes (voir le site du <em>Collectif</em>).</p>
<p style="text-align: justify;">(3)   À titre indicatif, le montant annuel de l’aide sociale au Québec en 2009 est d’environ 7000 dollars pour le montant de base des personnes considérées comme « aptes » à l’emploi.</p>
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		<title>L’Université populaire comme lieu de micro résistance. Entretien avec Michel Onfray.</title>
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		<pubDate>Thu, 01 Jan 2009 23:59:05 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Baptiste Godrie</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Fondateur de l’Université populaire de Caen, Michel Onfray revient au cours de cet entretien sur les enjeux d’une telle institution et plus généralement sur le rôle et la place de l’université aujourd’hui. Contre le mouvement [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Fondateur de l’Université populaire de Caen, Michel Onfray revient au cours de cet entretien sur les enjeux d’une telle institution et plus généralement sur le rôle et la place de l’université aujourd’hui. Contre le mouvement de privatisation des universités, il invite les étudiants à investir ces lieux et à multiplier les micro résistances.</strong></p>
<div class="photo" style="text-align: justify;"><img class="" title="GDF,  100% Public" src="http://www.lepanoptique.com/apps/edition/images_editions/44/soc.jpg" alt="GDF,  100% Public" /><br />
Emilia, <em>GDF,  100% Public</em>, 2006<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href="http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/" target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;"><strong>Baptiste Godrie: </strong><em>Michel Onfray, bonjour. Au  nom de la section Société de la revue en ligne </em>Le Panoptique<em>, je vous remercie d’accepter cet entretien sur la thématique des Universités Populaires. Vous êtes le fondateur de l’Université Populaire de Caen. Si on revient en 2002, à l’époque de sa création, quelles étaient vos motivations et les enjeux liés à ce projet?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Michel Onfray: </strong>Je voulais répondre concrètement, modestement, avec mes moyens d’intellectuel ne disposant d’aucune relation intellectuelle parisienne, vivant délibérément en province, à la situation politique qui avait conduit Jean-Marie Le Pen au second tour des élections présidentielles. Lors de l’affaire Dreyfus, un ouvrier anarchiste dont on a même oublié le nom, Georges Deherme, avait créé les Universités Populaires pour répondre à la situation politique du moment: il croyait qu‘il fallait lutter contre l’antisémitisme par une injection massive de culture et d’éducation populaire dans la classe ouvrière, majoritaire à l’époque. Je crois que l’Université Populaire est un micro lien lilliputien qui peut un jour, s’il existe mille autres liens du même type, immobiliser un géant comme Gulliver…</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Avez-vous rencontré des obstacles lors de sa création? Rencontrez-vous des obstacles au quotidien pour faire vivre ce projet? De quel type? A l’inverse, quels sont les soutiens dont vous avez bénéficié (appuis, financement, etc.)?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M.O.: </strong>Oui… Des gens qu’on prend <em>a priori</em> pour des alliés parce qu’ils mènent le même combat politique que nous, du moins le croit-on, comme la Ligue de l’enseignement du département du Calvados, mais qui se découvrent de réels adversaires en nous mettant des bâtons dans les roues après avoir constaté l’impossible noyautage de la structure &#8211; pendant que le conseil régional de droite nous a financièrement soutenu dès la première année; la maire de Caen, qui elle aussi est de droite, nous a suivis dans notre aventure; l’appel téléphonique de la présidente de l’université d’alors qui me propose des locaux, la présidente suivante qui elle aussi nous offre l’hospitalité  malgré la bronca d’un certain nombre de professeurs d’université… Le monde à l’envers quoi… Et puis, pour d’autres projets ayant trait tout de même à l’Université Populaire, il y eut les inévitables pesanteurs bureaucratiques et administratives françaises, la découverte d’une véritable escroquerie  intellectuelle de la part d’un  architecte qui, dans son domaine, se présente partout en France comme un homme d’alternatives, de gauche engagée, de façons inédites de procéder, et qui, sur le terrain, se montre un cynique personnage faisant un usage très personnel des subventions publiques, mais il n’est pas utile d’entrer dans les détails…</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Vos motivations sont-elles toujours d’actualité? Quels sont les nouveaux défis qui émergent ou ont émergé de vos cinq ans d’enseignement à l’Université Populaire de Caen? Votre rencontre avec le public a-t-elle modifié vos attentes, vos aspirations?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M.O.: </strong>Plus que jamais! Au point que j’ai créé une seconde université populaire, du goût celle-là, à Argentan ma ville natale où je vis encore. Pour répondre à des défis semblables, mais dans ce cas-là, en travaillant à la création de liens sociaux via la cuisine, la gastronomie, les jardins potagers ouvriers de réinsertion.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Le modèle de séminaire proposé à l’Université Populaire de Caen (une heure de cours magistral et une heure de discussion en grand amphithéâtre) est une formule assez académique. Pensez-vous qu’elle est adaptée aux objectifs de l’Université Populaire? Quelle serait selon-vous la formule la plus adaptée pour transmettre des connaissances et rompre la traditionnelle distance entre le public et les auteurs, d’une part, et le public et le professeur, d’autre part?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M.O.: </strong>Non, cette formule n’est pas académique! Où êtes-vous allé voir qu’un «professeur» consacre une part égale (en l’occurrence une heure) à la présentation de son contenu et au commentaire de ce contenu? Habituellement, l’académisme, c’est le cours magistral, pas le cours interactif…</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Les universités françaises sont touchées par des réformes portant sur l’autonomie des universités qui introduisent, entre autres, une part de financement privé dans leur budget. Que pensez-vous de ces réformes? La réforme des universités vers un modèle de rentabilité financière est-elle inévitable? Y a-t-il un risque, selon-vous, de voir l’université se réduire à une «machine à diplômes»?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M.O.: </strong>Mon combat politique est radicalement à gauche et anti-libéral. Vous ne vous étonnerez donc pas qu’avec ces réformes je pressens la fin rapide de l’université républicaine en France, la disparition de l’éducation nationale comme service public. Car l’ouverture de l’université aux budgets privés va, d’une part, transformer l’université en lieu d’un tri sélectif où les entreprises qui financeront formeront un personnel à leur main et où, d’autre part, les sciences dites humaines disparaîtront, autrement dit toute possibilité d’esprit critique. Quelle banque, quel grand groupe industriel en effet financeraient un institut de philosophie, une faculté de littérature? La psychologie et la sociologie ne subsisteront que comme des disciplines d’entreprise, au service de la mécanique libérale…</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.:</strong> <em>A l’origine, les Universités Populaires visaient à permettre la formation des ouvriers par une rencontre avec le monde intellectuel. Quelle est la portée politique des critiques formulées lors de leur création (accessibilité, gratuité, démocratisation du savoir) dans ce contexte de réforme? </em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M.O.:</strong> Le moment n’est pas à faire l’histoire des anciennes Universités Populaires, ce qui n’aurait d’intérêt qu’archéologique. La logique des Lumières qui anime les acteurs des Universités Populaires en prend un coup quand l’époque augmente l’obscurité – le moment pourtant le plus nécessaire aux Lumières!  L’Affaire Dreyfus a généré réactivement la création des Universités Populaires dans les années 1898, la déclaration de la Première Guerre mondiale en a marqué la fin… À quoi bon une Université Populaire quand les forces vives d’une nation meurent par millions en Europe? En ce qui nous concerne, le traumatisme Le Pen au second tour d’une élection au suffrage universel a fonctionné comme le déclencheur, l’avenir dira ce qui pourrait avoir raison des Universités Populaires…</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Un groupe d’étudiants de l’Université du Québec à Montréal (UQAM), déçu par le devenir de leur université (inspirée de plus en plus par le modèle de l’entreprise capitaliste), a fondé l’Université Populaire à Montréal afin de créer un espace public au sein même de l’université. Ils avancent que «si l&#8217;université ne peut plus être ce lieu [de débats publics], [ils] le créeront». Que pensez-vous de ces initiatives étudiantes? Dans quelle mesure ces projets collectifs peuvent-ils palier la démission du service public? Constituent-ils un moyen de pression efficace? Enfin, quels conseils leur adresseriez-vous?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M.O.: </strong>C’est une excellente idée et une nouvelle fameuse! Bravo, mille fois bravo! La lecture de la pensée critique française (Foucault, Deleuze, Guattari, Bourdieu) nous permet de faire le constat que les modes de domination contemporains relèvent de micro fascismes. Dès lors, il faut en tirer une leçon: la guerre n’est plus la solution, mais la guérilla, autrement dit des stratégies ponctuelles de micro résistances adaptées aux micros pouvoirs que l’on souhaite attaquer. D’où mon goût pour cette métaphore que je nomme «le principe de Gulliver»: le géant peut toujours être immobilisé si les liens sont suffisamment nombreux. Selon le vieil adage que l’union fait la force, il nous faut augmenter ces lieux de résistance. Il ne faut pas pour autant délaisser l’université traditionnelle et,  sur «le principe du cheval de Troie»<em>,</em> faire le nécessaire pour obtenir les diplômes, accéder à des places stratégiques dans la société, et continuer son travail de guérilla. Plus on est haut placé dans la mécanique sociale, plus la guérilla produit d’effets dévastateurs… Mon conseil? Continuez le combat, multipliez les lieux de micro résistance et fédérez- les… À suivre donc!</p>
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		<title>La pornographie, entre excès et épuisement du désir. Entretien avec Michela Marzano. Partie II</title>
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		<pubDate>Tue, 01 Apr 2008 12:44:16 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Baptiste Godrie</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entrevues / Interviews]]></category>
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		<description><![CDATA[Cet entretien est la seconde partie de la discussion engagée avec Michela Marzano, philosophe et spécialiste des corps et de la sexualité,sur les thèmes de l’excès et de la pornographie1. Jay Gooby, Graffiti Sex Matrix, [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Cet entretien est la seconde partie de la discussion engagée avec Michela Marzano, philosophe et spécialiste des corps et de la sexualité,sur les thèmes de l’excès et de la pornographie<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=371&amp;theme=societe#r1"><sup>1</sup></a><a name="t1"></a>. </strong></p>
<div class="photo" style="text-align: justify;"><img class="" title="Graffiti Sex Matrix" src="http://www.lepanoptique.com/apps/edition/images_editions/26/soc_porno.jpg" alt="Graffiti Sex Matrix" /><br />
Jay Gooby, <em>Graffiti Sex Matrix</em>, 2006<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href="http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/" target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;"><strong>Baptiste Godrie : </strong>V<em>ous avez dit précédemment qu’à l’origine, les gens regardaient des images pornographiques pour s’exciter. Le paradoxe d’aujourd’hui, selon vous, est que loin de susciter le désir, la pornographie finit par le mécaniser, le banaliser, le vulgariser, l’épuiser. Pouvez-vous revenir sur ce paradoxe de l’épuisement du désir?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Michela Marzano : </strong>Disons que la pornographie continue à exciter. Elle est toujours utilisée afin de pouvoir s’exciter. La question du désir est différente. La pornographie n’utilise pas le désir pour susciter l’excitation, mais plutôt la domination et la violence. De ce point de vue, le désir est évacué, car le désir a une dimension qui n’est peut-être pas représentable. Il y a dans le désir quelque chose d’inexpliqué et d’inexplicable, quelque chose d’extrêmement subjectif. Étant donné que la pornographie ne fait que mécaniser la sexualité, il y a une évacuation de la subjectivité du désir. D’où la nécessité de recourir à toujours plus de moyens pour exciter (violence, domination, surenchère sexuelle, etc.). On voit à cet égard une évolution du champ sémantique qui est utilisé dans la pornographie. Si on va sur Internet et qu’on tape dans un moteur de recherche certains mots clés, on se retrouve devant des milliers de sites pornographiques. Dans les descriptifs de ces sites, il y a des mots qui sont sensés décrire l’acte sexuel et qui reviennent systématiquement. Quels sont ces mots clés? On retrouve des mots comme démonter, défoncer, exploser, etc. Ce sont des mots qu’on emploie lorsqu’on parle des choses. C’est un objet qu’on démonte, c’est une porte qu’on défonce, c’est une bombe qui explose. À partir du moment où ces termes sont sensés caractériser l’acte sexuel, on est dans un monde où l’acte sexuel ne relève plus de la rencontre, mais plutôt de l’utilisation de l’autre. C’est pour cela que je dis qu’il y a une évacuation du désir. Par opposition à la sexualité où ce qu’on cherche est la rencontre de l’autre et non pas sa destruction.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Lorsque vous parlez de violence et de fragilité des individus. À qui s’adresse cette violence? Aux spectateurs? Aux acteurs? De quelle fragilité s’agit-il?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. : </strong>La violence dont je parle est tout d’abord la violence qui est mise en scène dans les images et les films pornographiques. Il suffit de penser à la multiplication de scènes de viol ou de viol collectif où la violence est intrinsèque à l’acte. Ensuite il y a aussi une forme de violence subie par les acteurs, notamment les actrices, qui après avoir donné leur consentement au fait de tourner dans un film X se retrouvent parfois, lors du tournage, à accomplir des gestes qu’elles ne voudraient pas accomplir (comme le témoignent certaines actrices, parfois elles ont été obligées d’accepter de tourner des scènes qu’elles n’avaient pas envie de tourner). Enfin, il y a une forme de violence vis-à-vis des spectateurs, notamment les plus jeunes, qui se trouvent parfois confrontés, sans le vouloir, à des images très dures dont ils n’arrivent pas à se débarrasser facilement.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Arrêtons-nous à l’expression «épuisement du désir». Est-ce un concept que vous avez théorisé? Est-ce que cet épuisement est exprimé par les adolescents dans les entretiens que vous avez réalisés avec eux?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. : </strong>On peut employer l’expression «épuisement du désir» en deux sens. D&#8217;une part, c’est un épuisement dans le sens où le désir n’est plus présent dans les images. D’autre part, il est parfois employé par des gens qui n’auraient plus de désir et qui chercheraient à l’éveiller en regardant des images pornographiques. Le problème, c’est que la pornographie n’a rien à voir avec le désir, et ne sert qu’à exciter. Dans l’acte de la masturbation devant des images pornographiques, il n’y a pas de désir réveillé, mais une excitation qui est suscitée et qui trouve dans le même temps les moyens de se satisfaire. Le désir n’est pas là. La pornographie est dans une sorte d’impossibilité de réveiller le désir. Le désir surgit à partir du moment où on arrive à ressentir chez soi la présence d’un manque. C’est le manque qui pousse à désirer. Lorsqu’on se tourne vers un film pornographique pour s’exciter et satisfaire cette excitation, il n’y a plus ce manque qui est là et qui peut nous pousser à rencontrer quelqu’un.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Avec la pornographie, on est dans une logique de consommation, d’utilisation, de satisfaction immédiate, et non pas de désir. Si on aborde la question des liens entre pornographie et liberté, on présente souvent la pornographie comme un aboutissement de la liberté sexuelle (faire ce qu’on veut de son corps, prendre son plaisir où on veut, etc.). Vous démentez ce lien entre pornographie et liberté. Loin de libérer, la pornographie asservit. Pouvez-vous préciser cette idée? Quels sont les mécanismes qui dépouillent l’autre de sa subjectivité?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. : </strong>Au départ, effectivement, un des buts de la pornographie était de libérer la sexualité. Il s’agissait de montrer qu’on n’était plus soumis à un système rigide de normes judéo-chrétiennes, qui considérait la sexualité comme quelque chose de dangereux. Il y avait l’idée de libérer la sexualité de tout un chacun. Le problème est qu’au fil des années, la pornographie a commencé à codifier ces pratiques. Au lieu de devenir un moyen par lequel l’individu pouvait exprimer sa propre liberté, elle est devenue un moyen d’enfermer l’individu, dans le sens où il est mis face à des pratiques extrêmement codifiées, qui ne permettent plus d’essayer de comprendre librement ses propres désirs, ses propres souhaits. Avec en plus toute la question de la performance. Dans les images pornographiques, on peut avoir l’impression que les partenaires sont extrêmement contents à la fin d’un rapport. Si on cherche à être aussi performant que les acteurs dans les films, il peut s’installer une sorte de pression sur les gens qui nuit à la façon dont on peut s’épanouir et faire s’épanouir son partenaire. Du coup, au lieu d’être un moyen de libération, la pornographie renferme l’individu dans des modèles, des schémas à reproduire, des stéréotypes concernant à la fois les gestes à reproduire et les corps qu’on est sensé avoir pour pouvoir vivre une relation épanouie. Ce conformisme est contraire à la liberté.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Et à l’autonomie?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. : </strong>Effectivement. Cela relève de l’autonomie et également d’un schéma personnel, d’une recherche. On met un certain temps avant de savoir ce qu’on veut. On met un certain temps pour arriver à comprendre son désir. On met du temps pour essayer de comprendre la personne qui nous convient, quels sont les gestes qui nous conviennent. Ce n’est qu’à partir de ce moment-là qu’on va pouvoir être libre de vivre une relation telle qu’on la souhaite.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Une fois qu’on connaît ses  besoins, ses désirs, la pornographie ne se vit-elle pas sur un mode différent?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. :</strong> On peut la vivre effectivement sur un mode différent. Mais probablement, à partir du moment où on sait ce qu’on veut, on n’a plus besoin d’aller se masturber devant ce type d’images. Parce qu’à ce moment-là, on est libre d’aller chercher la personne désirée. Et à la limite, de subir aussi la frustration si cette personne ne nous désire pas en retour, ce qui fait partie de la vie. Après, on peut aussi utiliser la pornographie de façon différente pour se détendre. Il y a des hommes par exemple qui disent: «J’en ai besoin de temps en temps, je regarde de la pornographie pour me détendre». Chacun fait ce qu’il veut, mais il me semble qu’une fois qu’on sait ce qu’on veut, la pornographie perd beaucoup de son attrait.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Vous avez parlé de codification des pratiques pornographiques. Dans votre livre, vous évoquez aussi l’évolution vers des pratiques corporelles plus extrêmes ainsi qu’une surexposition sexuelle. Comment repérer et expliquer cette évolution? Que révèle-t-elle sur la société d’aujourd’hui?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. :</strong> Je dirais qu’il y a eu une sorte d’évolution à l’intérieur de la pornographie dans les années 1995–1996 pour différentes raisons. Il y a eu d’une part une sorte d’ennui par rapport à des images qui étaient toujours les mêmes. La pornographie classique avait tout exploré et les consommateurs ont demandé quelque chose de nouveau. Il y avait une demande d’images moins idéalisées, car au départ, les femmes étaient toujours «parfaites et plastiques» dans la pornographie classique, ce qui rendait l’acte mois réel. Il y a eu une demande de plus de réalité dans la pornographie. On peut citer d’autres facteurs. Le débordement de la pornographie dans les médias, à savoir qu’on a retrouvé ce qu’on appelait pornographie classique un peu partout dans les médias. Ce qui appelait un renouvellement au sein de la pornographie. Enfin, un certain nombre de gens a développé une pornographie amateur, récupérée par la suite par l’industrie pornographique qui s’est créé un fonds de commerce avec des pseudo films amateurs. Plus fondamentalement, la pornographie a toujours tendance à aller plus loin. Car pour pouvoir exciter, il faut qu’il y ait systématiquement des interdits à dépasser. À partir du moment où une pratique est formalisée, cela ne relève plus du dépassement d’un interdit, mais davantage de la normalité. Et du coup, il y a un constant besoin d’aller plus loin. Cela pose la question: est-ce qu’il y a une limite? Est-ce qu’on peut aller plus loin étant donné qu’on peut tout trouver sur Internet (des pratiques masochistes, de la zoophilie, des pratiques scatologiques, etc.)? Quel est l’interdit à transgresser pour pouvoir montrer quelque chose de nouveau?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Il y aurait une sorte de contradiction interne dans la pornographie qui pousse la pornographie à toujours se dépasser, à repousser les limites, car elle s’épuise perpétuellement.</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. : </strong>Elle s’épuise elle-même oui. C’est vrai qu’il y a un paradoxe interne à la pornographie. Elle est obligée d’aller toujours plus loin, car en codifiant les pratiques, elle épuise l’imaginaire et elle a besoin de rechercher des pratiques toujours différentes, qui seront à leur tour codifiées et ainsi de suite.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Vous avez dit qu’après cette pornographie classique, on s’était dirigé vers une pornographie « amateur ». Est-ce qu’on peut parler de démocratisation des pratiques pornographiques? Des gens se sont faits acteurs de leurs propres actes sexuels. N’est-ce pas là un exemple de détournement des pratiques dominantes?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. :</strong> C’est vrai, mais c’est un phénomène minoritaire. Et les vidéos «amateurs» sont tout de suite devenues un genre que l’industrie pornographique a récupéré. Il ne faut ni oublier la force de frappe de cette industrie, ni oublier que derrière toutes ces images et ces discours de liberté qu’elles sont sensées véhiculer, il y a une question économique extrêmement forte, des entreprises qui gagnent beaucoup d’argent et qui sont prêtes à tout pour en gagner plus.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Le terme «industrie» est d’ailleurs assez parlant. Nous avons parlé jusqu’à présent de comportement sexuel «normal», «sain». Pour autant, votre analyse ne se situe pas sur le plan moral (elle n’est pas une condamnation morale), mais sur un plan éthique. Que signifie porter un regard éthique sur la pornographie?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. : </strong>J’essaierai tout d’abord de répondre à la question «que signifie porter un regard éthique sur la réalité». Pour moi, cela veut dire essayer de prendre en compte la fragilité de la condition humaine et essayer de donner des instruments pour la contrecarrer. De ce point de vue, porter un regard sur la pornographie signifie tout d’abord déconstruire l’objet, c’est-à-dire montrer ce qu’il y a derrière pour donner des instruments critiques afin que les gens puissent prendre eux-mêmes position par la suite. Tout en sachant que ce qui me tient à cœur dans cette démarche éthique, c’est la question de la souffrance. Les questions éthiques se posent là où il y a violence, là où il y a des victimes, là où il y a un système puissant – qu’il soit économique ou autre – qui ne respecte pas cette fragilité.</p>
<div style="text-align: justify;"><script type="text/javascript">// <![CDATA[
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<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Vous avez parlé de donner des instruments. Est-ce que cette position éthique peut vous amener à militer, à exercer des pressions pour légiférer, pour dénoncer cette industrie pornographique? Ou est-ce que vous pensez que l’analyse et l’écriture sont suffisantes?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. :</strong> Je suis assez portée à dire que c’est suffisant. Si j’essayais de récupérer ma pensée pour par exemple légiférer, ce serait me mettre dans une position de contradiction avec moi-même. Si j’utilisais cet argumentaire éthique dans le domaine juridique, je serais celle qui donnerait aux autres la clé de leur vie et je prendrais une position d’autorité vis-à-vis de ces personnes. Ce serait les pousser à l’autonomie d’un côté et exercer une autorité de l’autre. Ce serait finalement les traiter comme des enfants, alors que ce que je critique en partie dans la pornographie, c’est que les gens sont confrontés à des schémas préfabriqués et qu’ils ne peuvent pas librement comprendre ce qu’ils veulent réellement.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Ce serait alors traiter des adultes comme des enfants. Mais est-ce qu’on doit selon vous traiter les enfants comme des adultes?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. :</strong> Non. Dans le cas des enfants, c’est différent. Il y a une question de responsabilité de la part des adultes. À traiter les enfants comme des adultes, on oublie que ce sont des enfants et qu’en tant qu’enfants, ils ont besoin d’une éducation, d’être accompagnés et d’avoir des points de repère. De ce point de vue, je considère que la responsabilité parentale est importante. S’il y avait une intervention directe de la part de l’État, il y aurait une déresponsabilisation de la part des parents et des éducateurs. L’éducation des enfants en attendant qu’ils deviennent un jour des adultes nous revient collectivement, à nous, adultes, parents et éducateurs.   <strong></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Notes</strong> (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=371&amp;theme=societe#t1">1.</a><a name="r1"></a> La première partie de  cet entretien est disponible sur la page de la thématique portant sur l’excès,  sur le site du <em>Panoptique</em>.</p>
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		<title>La pornographie, entre excès et épuisement du désir. Entretien avec Michela Marzano. Partie I</title>
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		<pubDate>Tue, 01 Apr 2008 12:41:15 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Baptiste Godrie</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Michela Marzano, philosophe et spécialiste des corps et de la sexualité, analyse dans cet entretien les liens qui unissent pornographie, liberté et épanouissement sexuel. Entre excès et épuisement du désir, retour sur quelques paradoxes entourant [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Michela Marzano, philosophe et spécialiste des corps et de la sexualité, analyse dans cet entretien les liens qui unissent pornographie, liberté et épanouissement sexuel. Entre excès et épuisement du désir, retour sur quelques paradoxes entourant la pornographie. </strong></p>
<div class="photo" style="text-align: justify;"><img class="" title="Word of Mouth" src="http://www.lepanoptique.com/apps/edition/images_editions/26/soc_theme.jpg" alt="Word of Mouth" /><br />
Lili Vieira de Carvalho, <em>Word of Mouth</em>, 2007<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href="http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/" target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;"><strong>Baptiste Godrie : </strong><em>Vous  évoquez dans votre livre, </em>La  pornographie ou l’épuisement du désir<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=370&amp;theme=societe#r1"><sup>1</sup></a><a name="t1"></a><em>, </em><em>plusieurs paradoxes concernant la pornographie. La pornographie vise à mettre en scène un excès sexuel, un excès de désir, mais dans le même temps, elle l’érige en norme de comportement. Comment l’excès est-il mis en scène dans la pornographie? Par quels mécanismes est-il érigé en norme?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Michela Marzano : </strong>Toute la stratégie pornographique se fonde sur la tentative de pouvoir pousser jusqu’au bout la performance sexuelle. C&#8217;est-à-dire d’une part, la tentative de montrer exactement comment se passe la rencontre sexuelle et d’autre part, de montrer comment on peut aller plus loin, comment on peut découvrir des plaisirs toujours différents grâce à des comportements et des positions extrêmes. Cela dit, dans cette escalade des pratiques, il y a toujours quelque chose de paradoxal au sens où, même si effectivement à partir des années 1995–96 on assiste à une escalade des pratiques, ces pratiques sont systématiquement codifiées. Donc même lorsqu’on va au plus loin, les gestes qu’on retrouve sont toujours les mêmes, les positions des acteurs et des actrices sont toujours les mêmes. Il y a à la fois la recherche de quelque chose d’extrême, mais en même temps une codification de cet extrême, ne serait-ce parce que l’enchaînement des gestes est un enchaînement qui doit obéir à un certain nombre de règles. Il ne faut pas oublier par ailleurs qu’il y a quelque chose de particulier dans la pornographie, c’est le mélange entre fiction et réalité. Il s’agit à la fois d’un film, et donc d’une fiction – il y a un réalisateur, des acteurs, un scénario – et de quelque chose qui relève de la réalité dans la mesure où la pénétration est réelle. L’éjaculation à l’extérieur du corps de la femme est là pour en témoigner. Dans ce mélange entre fiction et réalité, il y a toute une série de frontières qui se brouillent: la frontière entre virtuel et réel, entre ce qui relève de l’excès et ce qui relève de la normalité, entre ce qui appartient à l’expérimentation et ce qui est extrêmement répétitif. Il y a un mélange des genres qui rend les images pornographiques problématiques. Dans la recherche de l’excès, il y a une mise en place d’une répétition continue et, dans la répétition continue, il y a une recherche constante d’excès.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G. : </strong><em>Dans quelle mesure cette  répétition continue n’est-elle pas inhérente à l’activité sexuelle, mais bien à  la pornographie?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. : </strong>Même s’il y a des gestes qui reviennent dans la sexualité, on a tendance à chaque fois à s’adapter au partenaire. Quand on vit une rencontre sexuelle, il y a quelque chose d’unique qui relève de la singularité des individus. Même si on peut avoir des habitudes, une tendance à reproduire des gestes, il y a la surprise chaque fois, la découverte de l’unicité de la personne avec qui on vit une relation sexuelle. Alors que dans la pornographie, la subjectivité et la spécificité sont mises à l’écart, car ce sont les réalisateurs qui dictent les gestes et les scénarios qui décident dans quelle suite les gestes doivent avoir lieu. Il y a quelque chose de faux et de normatif qui intervient dans un rapport qui dans la réalité n’obéit pas à des règles extérieures, mais plutôt au désir, à l’instant et aux individus.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Vous avez parlé d’une pornographie excessive par opposition à une «sexualité normale». À partir de quelles normes peut-on juger que la pornographie est excessive?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. : </strong>Je ne sais pas si le mot «normalité» convient réellement quand on parle de sexualité. Chacun vit la sexualité par rapport à ses propres désirs, son histoire, son vécu. Il n’y a pas une sexualité qui ressemble à la sexualité de quelqu’un d’autre. Là où la pornographie devient excessive, au-delà des différences des uns et des autres, c’est lorsqu’il y a l’intervention de la violence. À partir du moment où l’on intègre la dimension de la violence extrême pour susciter l’excitation du spectateur, il y a quelque chose qui vient polluer le domaine sexuel. Je ne nie pas qu’il ait une composante de violence dans les rapports sexuels. Évidemment, lorsqu’on parle de sexualité, on ne peut faire l’économie de la violence des pulsions. Simplement, cette violence a toujours la possibilité d’être sublimée et surtout, elle ne vise pas la destruction de l’autre. Il y a dans la sexualité quelque chose en jeu de l’ordre de la rencontre qui est évacué quand on est face à la pornographie. Dans la pornographie, ce qui compte, ce n’est pas la rencontre – la rencontre d’ailleurs n’a pas lieu dans le sens où les partenaires ne se choisissent pas, de même que les gestes accomplis ne sont pas choisis par les partenaires – mais la volonté d’aller jusqu’au bout dans le fait de montrer comment se passe un rapport sexuel. Dans cette volonté, il y a quelque chose qui ne relève plus de la spontanéité, mais davantage de la construction, parfois dans le but de bousculer le conformisme, de choquer, mais qui exclut l’autre dans sa fragilité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. :</strong> <em>Le normatif  se situerait davantage du côté de la pornographie?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. :</strong> Oui, mais au sens où il n’y a pas la possibilité d’inventer quelque chose de nouveau. Il y a plutôt une mise en scène des mêmes gestes. Ce qui relève plus de la mécanique que de la découverte.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G : </strong><em>Vous avez parlé de construction, de gestes qui n’étaient pas choisis dans le cas de la pornographie et de spontanéité, de rencontre dans le cas de la sexualité. Dans quelle mesure la sexualité n’est-elle pas elle-même construite, notamment par ces modèles pornographiques qui sont proposés?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. :</strong> Tout dépend de la quantité de consommation de pornographie et de l’âge à partir duquel on commence à regarder des images pornographiques. Jusqu’à tout récemment, la pornographie était un domaine qui concernait les adultes et pouvait être utilisé comme une façon de se détendre, de s’exciter, de se masturber. Mais ce n’était pas un instrument utilisé par les adolescents, voire les enfants, pour essayer de comprendre ce qu’est la sexualité. Aujourd’hui, notamment par le biais d’Internet, il devient de plus en plus facile pour des enfants de voir ces images avant même d’avoir pu éprouver du désir ou d’avoir pu découvrir par eux-mêmes ce que signifiait désirer l’autre. Ce qui a des conséquences sur la construction de leur imaginaire. Leur imaginaire sexuel va être infiltré par ces images. Au moment où ils commencent à vivre leurs premières relations sexuelles, ils peuvent penser qu’afin que la relation sexuelle soit une relation épanouie, ils doivent reproduire ce qu’ils ont vu. Je prends le cas de jeunes interrogés sur la pornographie<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=370&amp;theme=societe#r2"><sup>2</sup></a><a name="t2"></a> qui considèrent qu’un film pornographique est un documentaire sur la sexualité. Du coup, ils ont tendance à prendre au pied de la lettre ce que montre la pornographie.</p>
<p style="text-align: justify;">D’où le fait que, par la suite, ils essaient de reproduire ces gestes. Étant donné que la réalité ne correspond pas nécessairement à ce qu’ils attendent, ils peuvent avoir différentes réactions. On voit des jeunes qui sont par exemple déçus par la réalité de l’acte sexuel, car ils avaient des attentes qui ne se réalisent pas, se renfermer dans le monde pornographique pour continuer à vivre une sexualité par écran interposé. D’autres peuvent comprendre qu’il y a quelque chose de plus riche qui se passe dans la rencontre sexuelle et ainsi abandonner la pornographie pour essayer de découvrir réellement comment cela peut se passer avec quelqu’un d’autre. D’autres encore peuvent essayer de forcer la réalité afin de reproduire ce qu’ils ont vu. Dans ce cas-là, cela peut mener à des problèmes. Lorsque la réalité résiste – et le propre de la réalité est de résister à ce à quoi on s’attend – on peut craindre un passage à l’acte violent vis-à-vis d’un tiers, en l’occurrence la personne avec qui on essaie de vivre une relation sexuelle. Il n’y a pas un rapport de cause à effet entre les films, les images pornographiques et le fait de vivre une sexualité d’un certain genre. Mais il est vrai également que le fait de regarder beaucoup de pornographie lorsqu’on est très jeune peut influencer l’image qu’on a de la sexualité. Un autre problème est que certains jeunes séparent les femmes en deux catégories. D’une part, les filles faciles avec lesquelles on peut faire tout ce qu’on voit dans la pornographie, et d’autre part, les filles qu’on aime avec qui on ne cherche pas à reproduire ces pratiques-là, mais avec lesquelles on a du mal à vivre des relations sexuelles.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Dans quelle mesure peut-on  dire que la pornographie tient lieu d’éducation sexuelle pour ces jeunes dont vous  avez parlé?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. : </strong>C’est tout le problème. Les jeunes adolescents veulent tous découvrir quelque chose concernant la sexualité – ils ont une curiosité, une envie de comprendre comment ça se passe – alors que c’est extrêmement difficile de pouvoir parler de sexualité dans notre société sans qu’il n’y ait de tabou ou d’interdiction quelconque. La pornographie devient le seul moyen disponible aux adolescents pour pouvoir se renseigner. Il y a une forme de responsabilité de la société dans la mesure où les adolescents sont laissés seuls face à leur désir de connaître, et donc, seuls face à la pornographie. Il n’y a pas d’autre discours qui puisse leur permettre de voir la sexualité de façon positive et d’avoir les réponses qu’ils ont envie d’entendre afin qu’ils puissent découvrir ce que signifie vivre un acte sexuel en rencontrant quelqu’un.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G :</strong> <em>Selon vous, comment réduire cet écart entre réalité et fiction, entre sexualité et pornographie? Qu&#8217;est-ce qui pourrait, devrait être fait – au niveau institutionnel dans l’éducation sexuelle – sur cette question?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. :</strong> Il y a un rôle très important et difficile qui revient aux éducateurs. Aujourd’hui, trop souvent, l’éducation sexuelle se limite à un discours sur les risques liés à la sexualité. On parle des risques que les jeunes peuvent encourir, comment se protéger, comment ne pas attraper de maladies sexuellement transmissibles, comment ne pas tomber enceinte, etc. Ce qui manque, c’est un discours positif sur la sexualité qui dit que la sexualité n’est pas simplement un danger. Ce qui manque, c’est un discours qui valorise la sexualité en tant que moyen pour pouvoir rencontrer les autres et les rencontrer dans et par son propre corps, animé par un désir qui nous est propre. Dans cette rencontre, il y a certes des pulsions, certes des désirs, mais il y a l’autre avec ses pulsions et ses désirs, un autre qui n’est pas uniquement un jouet qui peut être utilisé selon ses envies du moment. Une éducation qui permet aux uns et aux autres d’être à la fois des objets et des sujets de désir. Ce n’est qu’à partir de ce moment qu’on peut vivre une sexualité épanouie.</p>
<div style="text-align: justify;"><script type="text/javascript">// <![CDATA[
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<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. :</strong> <em>Que pensez-vous de la possibilité d’introduire dans les institutions scolaires actuelles ce discours positif lié au plaisir, à l’écoute, à l’épanouissement et au bien-être?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M : </strong>Disons que cela paraît difficile, ne serait-ce que parce que parler de sexualité est en général difficile. Et c’est difficile aussi pour les adultes. Il y a quelque chose lorsqu’on parle de sexualité qui relève forcément de sa propre expérience, de son histoire, de ses désirs personnels. Et ces enjeux personnels peuvent empêcher certains adultes de parler de sexualité de façon sereine. C’est difficile également en raison de la peur des parents qu’on puisse aller trop loin dans ce discours sur la sexualité. En même temps, c’est vrai qu’il y a une certaine hypocrisie de la part de ces parents qui ne veulent pas accepter un discours sur la sexualité, car tout le monde sait qu’aujourd’hui, dès le plus jeune âge, on peut aller sur Internet et regarder des images pornographiques. L’hypocrisie consiste à vouloir que dans ces institutions, on ne parle pas de sexualité comme d’une activité qui fasse partie de la vie, qui puisse être épanouissante et saine. Il est aussi hypocrite de vouloir en même temps laisser les adolescents seuls face à la brutalité des images pornographiques.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Comment réagir face à  cette hypocrisie?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. :</strong> Ce serait précieux que des adultes puissent accompagner les enfants et les adolescents, ne serait-ce que dans la découverte de la pornographie pour déconstruire les images et pour donner une image différente de la sexualité. Un discours qui sorte du domaine strictement médical, qui soit capable de déconstruire les stéréotypes de la pornographie.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Vous évoquez davantage une responsabilité non pas simplement institutionnelle, mais qui serait collective et associerait les familles. Quel serait le rôle des médias?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. : </strong>Les discours des médias sont différents dans le sens où ils ne font que relayer la pornographie. On le voit au moins en France: si on prend la presse pour les adolescents, on se rend compte que le langage utilisé n’est pas tellement différent de celui utilisé dans la pornographie. Et les recettes qui sont données ne sont pas très différentes de celles de la pornographie. Du coup, il y a une sorte d’association entre la presse et le monde de la pornographie, là où il faudrait probablement renverser ce genre d’union et favoriser une union entre la presse et le monde de l’éducation.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B. G. : </strong><em>Je suppose que</em> c<em>e discours négatif lié au risque de la part des institutions scolaires et leur résistance à s’ouvrir à la question de l’épanouissement sexuel jouent en faveur de cette association et, plus précisément, en faveur du discours pornographique.</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>M. M. :</strong> Oui. Je pense effectivement que vouloir se concentrer sur des aspects médicaux ne fait que laisser le champ libre à la pornographie. Quand on est adolescent, on ne veut pas uniquement entendre parler de risques. On a envie de savoir ce que peut signifier vivre une relation sexuelle. S’il n’y a pas un discours constructif de la part des adultes, évidemment, les adolescents vont le chercher ailleurs, en l’occurrence dans la pornographie…<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=370&amp;theme=societe#r3"><sup>3</sup></a><a name="t3"></a> <strong></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Notes</strong> (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=370&amp;theme=societe#t1">1.</a><a name="r1"></a> Paris, Éditions Buchet Chastel, 2003 (réédité en 2007, Hachette  Littérature).<br />
<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=370&amp;theme=societe#t2">2.</a><a name="r2"></a> <em>Alice au pays du porno</em>,  Paris, Ramsay, 2005.<br />
<a href="http://www.lepanoptique.com/page-article.php?id=370&amp;theme=societe#t3">3.</a><a name="r3"></a> La suite de cet entretien est disponible sur la page de la section  société du <em>Panoptique</em>.</p>
]]></content:encoded>
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		<title>La sédentarité: «brève parenthèse dans l’histoire humaine». Entretien avec Jacques Attali</title>
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		<pubDate>Tue, 01 Jan 2008 13:03:24 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Baptiste Godrie</dc:creator>
				<category><![CDATA[Entrevues / Interviews]]></category>
		<category><![CDATA[Formats]]></category>
		<category><![CDATA[Français]]></category>
		<category><![CDATA[Langue / Language]]></category>
		<category><![CDATA[Sections]]></category>
		<category><![CDATA[Société / Society]]></category>
		<category><![CDATA[Attali]]></category>
		<category><![CDATA[démocratie]]></category>
		<category><![CDATA[Histoire/History]]></category>
		<category><![CDATA[liberté]]></category>
		<category><![CDATA[nomadisme]]></category>

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		<description><![CDATA[Au cours de cet entretien, Jacques Attali revient sur le concept de nomadisme comme outil de compréhension du monde contemporain. Ce concept permet, d’après lui, de redonner une profondeur historique à l’analyse de nos sociétés [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Au cours de cet entretien, Jacques Attali revient sur le concept de nomadisme comme outil de compréhension du monde contemporain. Ce concept permet, d’après lui, de redonner une profondeur historique à l’analyse de nos sociétés et d’inscrire leur devenir dans un horizon probable de développement. </strong></p>
<div class="photo" style="text-align: justify;"><img src="http://www.lepanoptique.com/images/articles/20/soc_attali.jpg" alt="" width="294" height="214" /><br />
Chris Gladis, <em></em>, 2006<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href="http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/" target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;"><strong>Baptiste Godrie: </strong><em>Jacques Attali, bonjour.  Au nom de la section   Société de la revue en ligne </em>Le Panoptique<em>, je vous remercie d’accepter cet entretien sur la thématique du nomadisme. Écrivain, président de l’ONG PlaNetfinances – une ONG de lutte contre la pauvreté par le développement de la microfinance – et plus récemment président de la Commission sur la libération de la croissance en France, vous travaillez depuis plusieurs années le concept de nomadisme. Concept polysémique par excellence, qui croise une multitude de domaines, le nomadisme est avant tout une expérience subjective. On sait que vous êtes né en Algérie et que vous êtes arrivé avec vos parents à Paris à l’âge de 14 ans. Pouvez-vous revenir sur l’expérience du nomadisme comme expérience subjective, comme fil directeur de votre propre trajectoire de vie?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Jacques Attali:</strong> Non. Je n’ai jamais voulu mêler ma vie personnelle à mon travail intellectuel. Je pense que les deux choses sont très différentes. Ce n’est pas parce que j’ai dû quitter mon pays natal très jeune que j’étudie l’importance du nomadisme. Je pense qu’un intellectuel n’est pas quelqu’un qui fait de l’autobiographie subjective.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.:</strong> <em>Vous en avez fait un concept. Comment en êtes-vous venu à l’utiliser de manière systématique dans vos analyses? Selon vous, quelle est la pertinence analytique d’un tel terme?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.:</strong> J’y suis venu progressivement. Le mot apparaît dans mes livres à partir de 1985 où j’invente le mot d’objet-nomade pour désigner les nouveaux objets qui vont caractériser notre vie quotidienne, même si, dès 1976, j’avais parlé de l’ordinateur portable bien avant même qu’il soit créé parce que je pense que depuis longtemps on va vers la miniaturisation, la possibilité d’avoir des objets portables. Le mot nomade s’est imposé à moi et j’ai sans doute été un de ceux, sinon celui, qui a réussi à en imposer l’usage à l’échelle globale, puisqu’en même temps ce concept retrouvait des choses fondamentales qui sont le retour au mode de vie principal de l’humanité avant la parenthèse sédentaire.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Oui, dans votre essai  intitulé </em>L’homme nomade<sup><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=326&amp;theme=societe#r1">1</a><a name="t1"></a></sup><em> paru en 2003, vous tentez de démontrer que «la sédentarité n’est qu’une brève parenthèse dans l’histoire humaine». L’homme selon vous redevient voyageur. Par ailleurs, on observe d’importants enjeux de fixation des populations, de contrôle des frontières ou encore de mouvements de repli communautaires à grande échelle. Comment, selon vous, ces deux mouvements s’articulent-ils?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.: </strong>Disons qu’il y a toujours eu des crispations. L’important est de savoir quelle est la plus forte. Nous sommes dans des sociétés dont l’idéologie dominante est celle de la liberté individuelle. Or, la première liberté individuelle, c’est la liberté du mouvement. Beaucoup de gens vont être de plus en plus tentés de faire du mouvement leur principale revendication et, donc, les mouvements des marchands, des touristes, des investissements, des travailleurs. C’est une exigence nouvelle et irremplaçable.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Ce concept vous amène à une nouvelle lecture des inégalités. Dans notre époque de nomadisme généralisé, il y a des personnes qui adhèrent, qui définissent ces valeurs – et que vous appelez les hypernomades – et d’autres qui les suivent ou qui les subissent – les infranomades. Est-ce que vous pouvez préciser votre lecture des inégalités sociales contemporaines?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.:</strong> Il y a trois catégories. Les hypernomades, qui sont les gens qui ont tous les moyens d’être véritablement les moteurs de la société, d’avoir les outils qui leur permettent d’être nomades tout en étant créateurs, indépendants, riches, protégés et en relation avec les autres. Et, à l’autre bout, quelques milliards de personnes qui sont nomades de misère, obligés de bouger pour trouver de quoi vivre à l’intérieur des pays pauvres de la campagne à la ville, d’un pays pauvre à un autre et d’un pays pauvre à un pays riche. Et cette immense multitude qui représente plus de quatre milliards de personnes représente l’autre face du nomadisme. Avec au milieu les nomades virtuels qui sont ceux qui regardent le spectacle des riches et le spectacle des pauvres dans des objets nomades et par des spectacles de ce nomadisme et qui espèrent éviter de basculer dans le nomadisme réel. Naturellement, il reste aussi sans doute à peine plus de quelques dizaines de millions de gens qui sont véritablement des nomades au sens des peuples premiers.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Quel avenir dessinez-vous  à ces «vrais» nomades?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.: </strong>Le nomadisme des peuples anciens sera de plus en plus menacé par leur demande même d’accès à la modernité qui fait qu’ils vont vouloir passer de ce nomadisme traditionnel à une intégration dans la société, évidemment très différente.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.:</strong> <em>Vous avez évoqué rapidement le nomadisme virtuel et le rapport aux nouvelles technologies. D’instrument de liberté, ces objets nomades se font progressivement instruments de surveillance puis d’autosurveillance. Comment expliquez-vous ce retournement?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.: </strong>Nos sociétés sont de plus en plus des sociétés où la mise en relation sera aussi une mise en réseau et cette mise en réseau sera aussi un instrument qui va permettre et conduire les gens à être de plus en plus suivis, connectés, surveillés par les entreprises économiques marchandes qui auront besoin de tout savoir sur leurs consommateurs, sur leurs travailleurs, mais aussi et surtout par les compagnies d’assurances qui vont, plus que certaines autres, être en situation de tout contrôler, de tout suivre et avoir besoin de connaître les comportements de gens dans une transparence qui n’est en fait qu’une forme d’organisation d’une maîtrise sociale.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Dans votre livre, </em>Une brève histoire de l’avenir<sup><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=326&amp;theme=societe#r2">2</a><a name="t2"></a></sup><em>, vous faites un pari sur la démocratie plutôt que sur la domination du marché et sur le contrôle? Quelles seraient selon vous les conséquences d’un tel avènement de la démocratie planétaire sur les rapports sociaux, sur les rapports entre les États et les ensembles régionaux?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.: </strong>Ce serait d’abord le retour à la gratuité, la généralisation de la gratuité qui sera sans aucun doute la plus essentielle de toutes les formes de la démocratie. La gratuité sous forme de choses qui sont totalement gratuites comme celles que l’on trouve sur l’Internet. Mais aussi la gratuité sous la forme de ce qui est financé par l’État ou l’impôt, de ce qui est décidé par l’institution démocratique. Ce nouvel équilibre entre marché et gratuité va être une réforme absolument fondamentale.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Vous pensez que face aux  grands mouvements de privatisation et de retrait de l’État, il va y avoir à un  moment un basculement?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.: </strong>Il y aura à un moment un basculement, une mutation vers une demande d’ordre collectif, de gouvernance collective. Mais aussi une mutation sous forme de recherche d’autres formes d’organisation, en particulier, l’organisation sous la forme du rôle que joueront de plus en plus les ONG.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Sous quelles pressions ce  retournement va-t-il arriver? </em></p>
<div style="text-align: justify;"><script type="text/javascript">// <![CDATA[
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<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.: </strong>Les ONG vont jouer un rôle très important parce qu’elles sont  structurantes d’un intérêt pour le service public planétaire.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>En quoi l’ONU se  distingue-t-elle des institutions mondiales que vous évoquez?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.:</strong> L’ONU n’est pas une organisation supranationale, c’est une organisation multilatérale où les nations sont représentées en tant que telles mais où les individus ne sont pas représentés en tant qu’acteurs véritables.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.:</strong> <em>Elle n’a pas assez de pouvoir?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.: </strong>Elle n’a aucune légitimité des gens qui la composent. C’est simplement un rassemblement des nations où chacun défend les intérêts de ces nations.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Dans un entretien récent</em><sup><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=326&amp;theme=societe#r3">3</a><a name="t3"></a></sup><em>, vous avez déclaré que «Développer PlaNetFinance, en faire une grande institution internationale, utile au monde, [était votre] seule ambition». Qu’en est-il aujourd’hui?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.: </strong>Oui, ça reste vrai. C’est ma seule ambition en dehors de mon ambition  littéraire bien sûr.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Vous êtes beaucoup  influencé par les romanciers, vous êtes vous-même écrivain et romancier. Dans  votre dernier essai intitulé </em>Une brève histoire de l’avenir<em>,  vous ne parlez pas de fiction mais bien de tendances à l’œuvre. Qu’espérez-vous  en les exposant?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.: </strong>On ne peut pas évoquer les tendances à l’œuvre sans voir également ce que nous appelons la science-fiction. Moi-même, je suis nourri de science-fiction et j’y apprends beaucoup. D’autre part, la réalité sera sans doute bien plus imaginative que la plupart des fictions que l’on peut connaître. Donc, pour comprendre le monde de demain il faut certainement avoir une capacité à comprendre les contradictions et à tirer de ces contradictions, grâce à un esprit romanesque, une tendance vers des avenirs aujourd’hui totalement improbables.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Diriez-vous que vous  travaillez vous-même à établir des conditions propres au développement d’un  nomadisme plus égalitaire?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.: </strong>Oui, bien sûr. D’abord, je participe, de par ce que je fais, au développement d’un nomadisme qui permet à un maximum de gens d’être en situation de dignité et de sortir de la précarité. Ensuite, je considère que mon rôle est aussi d’aider à cette mise en œuvre d’une démocratie planétaire. L’hyperdémocratie est, par nature, un rassemblement de nomades, puisque s’il y a démocratie, il y a nomadisme.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Si on revient un peu en arrière, vous aviez évoqué dans un article intitulé «Géopolitique de l’immigration» paru dans le quotidien </em>Le Monde<em> en 1997, les bienfaits de l’immigration sur l’économie française. Que pensez-vous de l’actuelle politique du gouvernement français sur ces questions?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.: </strong>Qu’il va falloir assez profondément changer et qu’il va falloir accueillir des immigrés. À la fois des immigrés de talent, en faisant attention à ne pas faire comme certains pays, dont le Canada, qui privent, par leurs besoins de talents, les pays du Sud des talents rares dont ils peuvent disposer. Mais nous avons intérêt à avoir de nombreux talents de l’extérieur en leur permettant d’aller et de venir, de retourner chez eux et aller vers une immigration qui ne soit plus une immigration définitive, mais plutôt une mobilité internationale, qui ne soit pas une immigration qui retourne vers une sédentarité.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Vous évoquez les accords  bilatéraux entre les États par exemple?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.: </strong>Oui, qui permettent d’imaginer que les gens puissent venir mais  repartir aussi.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Dernière question sur les universités françaises. Vous avez parlé, lors des débats sur le CPE (Contrat première embauche), d’un échec de la méritocratie à la française dans la mesure où elle ne permettait pas à la majorité des jeunes de s’épanouir. Que pensez-vous de l’actuelle réforme des universités? Pensez-vous qu’elle permettra à chaque étudiant de réduire l’écart entre les grandes écoles et les universités?</em><strong> </strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.: </strong>Elle est insuffisante et le rapport de la commission sur laquelle je  travaille fera des propositions en ce sens.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>B.G.: </strong><em>Vous misez beaucoup sur  l’éducation et la recherche?</em></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>J.A.: </strong>Comme un facteur essentiel du développement, évidemment, nous sommes  dans une économie de savoir.   <strong></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Notes</strong> (cliquez sur le numéro de la note pour revenir au texte)</p>
<p style="text-align: justify;"><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=326&amp;theme=societe#t1">1.</a><a name="r1"></a> ATTALI, Jacques, <em>L’homme nomade</em>, Paris, Fayard, 2003.<br />
<a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=326&amp;theme=societe#t2">2.</a><a name="r2"></a> ATTALI, Jacques, <em>Une brève histoire de l’avenir</em>, Paris,  Fayard, 2006.<br />
<a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=326&amp;theme=societe#t3">3.</a><a name="r3"></a> Entretien avec Jacques Attali: «La presse quotidienne payante  est morte», <em>Le blog médias</em>, no 9, [En ligne], &lt;<a href="http://revue-medias.org/www/article.php3?id_article=239">http://revue-medias.org/www/article.php3?id_article=239</a>&gt;</p>
]]></content:encoded>
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		<title>La racisation et le contrôle juridique des sans-abri en France à la fin des XIXe et XXe siècles. Deuxième partie</title>
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		<pubDate>Mon, 01 Oct 2007 20:09:51 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Baptiste Godrie</dc:creator>
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		<description><![CDATA[Nous avons constaté dans un premier article(1) que si les discours politiques de la fin du XIXe siècle et de la fin du XXe siècle sur les sans-abri sont en rupture, le premier accentuant l’exclusion [...]]]></description>
			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>Nous avons constaté dans  un premier article<a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#r1">(1)</a><a name="t1"></a> que si les discours politiques de la fin du XIXe siècle et de la fin du XXe siècle sur les sans-abri sont en rupture, le premier accentuant l’exclusion citoyenne, le second soulignant au contraire l’appartenance citoyenne, ils reposent tous deux sur un socle commun de représentations que l’on peut schématiquement ramener à l’opposition  bon pauvre / mauvais pauvre et que l’on peut déceler dans l’étude des pratiques juridiques qui leur sont réservées. Nous prêterons attention aux échos que l’on peut retrouver entre la fin des XIXe et XXe siècles. Les documents juridiques considérés dans ce deuxième article correspondent, pour la période du XIXe siècle, au Code pénal de 1810 ainsi qu’à la loi de 1885 sur la relégation. Ceux considérés pour la période contemporaine sont les arrêtés anti-mendicité pris par des municipalités françaises dans les années 1990 et la nouvelle loi pour la sécurité intérieure de 2003. </strong></p>
<div class="photo" style="text-align: justify;"><img title="Portrait d’un monde spirituel" src="http://www.lepanoptique.com/images/articles/15/soc-sansabri2.jpg" alt="Portrait d’un monde spirituel" width="216" height="278" /><br />
James Helmer, <em>Portrait d’un<br />
monde spirituel</em>, 2007<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href="http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/" target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;"><strong>I Le code Pénal et la loi sur la relégation</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le Code pénal de 1810</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Dans le Code pénal de 1810, encore en vigueur à la fin du XIXe siècle, figurent la définition du vagabondage et les peines et sanctions qui lui sont associées. L’article 269 stipule que le vagabondage est un délit. Il est à noter que ce fait est envisagé en soi, pour lui-même et indépendamment de tout contexte social et économique qui pourrait l’expliquer. L’article suivant donne une définition du vagabondage<a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#r2">(2)</a><a name="t2"></a>. Celle-ci n’a connu que peu ou pas d’évolution depuis l’Ancien Régime. Absence de domicile, de moyens d’existence, de profession et de métier  et plus loin d’appartenance sociale. Le terme de «sans aveu» signifie que ces individus, ne sont pas reconnus ou avoués par un maître, un artisan qui peut se porter garant d’eux, voire pire, qu’ils sont des désavoués. Ce sont ces trois «absences» (logement, revenu, travail) qui sont déterminantes et qui définissent en creux une non-appartenance et une non-reconnaissance sociale.</p>
<p style="text-align: justify;">Les juristes contemporains mentionnaient déjà un quatrième élément présent implicitement dans cette définition. La définition ne caractérise pas un fait précis mais une «intention délictueuse», une «présomption de délinquance<a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#r3">(3)</a><a name="t3"></a>». C’est dire que c’est le mode de vie lui-même qui est délictueux et non les actes délinquants et ce fait est punissable en soi. L’idée est que l’état de vagabondage favorise, prépare et prédispose à commettre des délits. Le vagabond est donc considéré comme un criminel potentiel, un criminel en puissance. L’intention délictueuse se situe avant tout sur un plan moral. Il s’agit de réprimer ceux qui ne travaillent pas et qui le pourraient. Ils sont accusés d’oisiveté, coupables et punissables sans même avoir commis d’autres actes répréhensibles et/ou criminels tels qu’un vol, une agression violente ou encore une escroquerie. L’article 271 est la clé concernant les peines que peuvent encourir les vagabonds. Il stipule que le seul fait d’être vagabond est punissable de trois à six mois d’emprisonnement.</p>
<p style="text-align: justify;">Les années 1880-1890 correspondent à une vague répressive sans précédent. Durant les années 1885 à 1895, plus de trente mille mendiants vagabonds seront prévenus pour des délits communs chaque année. L’encadrement juridique se resserre et les mesures envisagées se radicalisent au point de voter, en 1885, la loi sur la relégation dans les colonies.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>L’exclusion sociale radicale: la relégation</strong></p>
<p style="text-align: justify;">La solution de la relégation apparaît comme une alternative à la prison, coûteuse et inefficace. Elle offre le double avantage de protéger la société en éliminant les déviants et en peuplant les colonies lointaines (Nouvelle-Calédonie et Guyane). La loi est votée le 27 mai 1885 et s’adresse aux «récidivistes anti-sociaux», ceux que le rapporteur de la loi au Sénat, M. de Verniac, nomme les «incurables du vagabondage<a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#r4">(4)</a><a name="t4"></a>». Elle concerne les récidivistes condamnés au moins sept fois dont cinq pour vagabondage ou infraction à l’interdiction de séjour (dont deux peines au moins de plus de trois mois) et deux pour «faits qualifiés de crimes» (délits, vols, travestissement, violence).</p>
<p style="text-align: justify;">La loi est votée à une large majorité par le Sénat (198 voix contre 20) et à une grande majorité pour la Chambre (385 contre 52). Elle opère une réduction radicale de la question de la récidive et laisse de côté la question de l’assistance et de la réforme pénitentiaire. Cette loi attire davantage l’attention sur la fréquence que sur la gravité des délits. Être condamné sept fois, c’est faire la preuve de son incorrigibilité et de l’impossibilité pour un vagabond de se réformer ou de s’amender<a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#r5">(5)</a><a name="t5"></a>. L’idée  d’incorrigibilité s’inscrit dans les conceptions du déterminisme criminel et du  vagabond comme être anti-social<a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#r6">(6)</a><a name="t6"></a>. Dans l’esprit du législateur, c’est bien  l’irréductibilité voire le «critérium de perversité<a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#r7">(7)</a><a name="t7"></a>» qu’il faut sanctionner.  Cette loi perdra de sa force dès le début du XXe siècle et sera  définitivement abandonnée en 1955.</p>
<p style="text-align: justify;">Ainsi que nous l’avons vu dans la première partie, le discours sur l’exclusion et la grande pauvreté se pose, dans la seconde moitié du XXe siècle, en rupture complète par rapport à ces discours racisants et ces pratiques répressives, accentuant au contraire l’importance de l’insertion croissante dans la collectivité, et introduisant avec force les idées de responsabilité collective et de solidarité nationale. Qu’en est-il des pratiques juridiques contemporaines à l’égard des sans-abri? Nous porterons notre regard sur les arrêtés anti-mendicité et la nouvelle loi sur la sécurité intérieure de 2003.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>II Les arrêtés anti-mendicité et la nouvelle loi  sur la sécurité intérieure de 2003</strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Les arrêtés anti-mendicité</strong><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#r8">(8)</a><a name="t8"></a></p>
<p style="text-align: justify;">Après sa disparition du Code pénal en 1994, la  question de la mendicité se pose désormais à l’échelle des municipalités<a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#r9">(9)</a><a name="t9"></a> et beaucoup d’entre elles vont trouver une réponse dans les «arrêtés anti-mendicité». Le point essentiel qui justifie ces arrêtés de lutte contre la mendicité est le maintien de la tranquillité<a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#r10">(10)</a><a name="t10"></a>. L’analyse de ces arrêtés permet d’identifier des représentations et des formulations directement héritées du XIXe siècle. Ils soulignent la gêne physique occasionnée par ces individus, incriminent le comportement «dangereux», qui dégrade «l’hygiène des espaces publics» et contrevient aux mœurs (c’est «le comportement indécent», «la tenue contrevenant aux bonnes mœurs», «incitant à la débauche<a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#r11">(11)</a><a name="t11"></a>»).</p>
<p style="text-align: justify;">Ces éléments sont révélateurs. Ils dessinent en plein le portrait des mendiants dangereux (en groupe, débauchés, dépravés, sales, alcooliques, bruyants, menaçants, avec des animaux, qui sentent mauvais et gâchent le paysage urbain), c’est-à-dire les mauvais pauvres, et en creux, les bons pauvres, c’est-à-dire les mendiants qui ne boivent pas, qui se font discrets, qui se taisent, qui sont isolés, propres et qui ont des comportements «moraux». De nombreux arrêtés ont été déclarés illégaux par des Cours Administratives d’Appel car jugés trop limitatifs du point de vue des libertés publiques.</p>
<p style="text-align: justify;">Alors que le délit de vagabondage est aboli en 1994, la nouvelle loi sur la sécurité intérieure votée en 2003 renoue avec les dispositions de ce Code et contribue à perpétuer les représentations qui lui sont attachées.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La nouvelle loi sur la sécurité intérieure</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Les articles 22 et 23 donnent un nouveau cadre juridique à la lutte contre les «formes nouvelles et spécifiques de mendicité». Dans le texte, ces mesures sont présentées comme des mesures touchant principalement «l&#8217;exploitation de la misère par des filières mafieuses<a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#r12">(12)</a><a name="t12"></a>». Plus spécifiquement, l&#8217;article 23 a pour objectif de combattre les «demandes de fonds sous contrainte», «notamment sous la menace d&#8217;animaux dangereux».</p>
<blockquote style="text-align: justify;"><p>«L&#8217;objectif poursuivi est – d’après la loi &#8211; de ne prendre en compte que ces formes de mendicité ciblées, qui se caractérisent par l&#8217;intimidation. Pour y parvenir, cette incrimination repose sur des <em>critères objectifs</em><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#r13">(13)</a><a name="t13"></a> comme la menace d&#8217;animaux dangereux ou la mendicité agressive en réunion.»</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">La peine encourue est  de six mois d&#8217;emprisonnement et de 3 750 euros d&#8217;amende<a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#r14">(14)</a><a name="t14"></a>. On retrouve le même genre de disposition qui figurait dans l’article 276 du Code pénal, notamment en ce qui concerne la mendicité en réunion.</p>
<div style="text-align: justify;"><script type="text/javascript">// <![CDATA[
    if (randomnumber==null) {
          var axel = Math.random() + "";
            var randomnumber = axel * 10000000000000000;
            randomnumber = Math.round(randomnumber);
       }
      document.write ("<scr" + "ipt language=Jav" + "aScript src=http://ads.networldmedia.net/servlet/ajrotator/268593/0/vj?z=networld&#038;dim=148898&#038;pos=2&#038;pv="+randomnumber + "></scr"+"ipt>");
// ]]&gt;</script><script src="http://ads.networldmedia.net/servlet/ajrotator/268593/0/vj?z=networld&amp;dim=148898&amp;pos=2&amp;pv=1603385801623402"></script></div>
<p style="text-align: justify;">Le texte pose un certain nombre de questions. La «mendicité agressive» y est présentée comme un «critère objectif». Que signifie mendier agressivement? Sur quels critères juger du caractère dangereux et menaçant des mendiants? Il semble qu’il faille ici s’en tenir au pouvoir du policier et à son appréciation subjective. La seconde question concerne non plus le plan strictement juridique mais le plan matériel. Comment réunir 3750 euros lorsqu’on est à la rue? Donner une telle amende apparaît en soi contradictoire avec le fait de n’avoir pas de ressources et d’en être réduit à mendier. Comment envisager que l’amende et la peine aient des vertus dissuasives lorsqu’il est question de la satisfaction des besoins vitaux?</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Conclusion</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Nous avons cherché dans une première partie à situer le contexte politique dans lequel s’établissaient les débats et se décidaient les grandes orientations politiques face à la question de la pauvreté et des sans-abri pour le XIXe siècle et la période contemporaine. Le discours politique d’intégration citoyenne s’oppose clairement et frontalement à celui de l’exclusion citoyenne et aux discours racisants de la fin du XIXe siècle.</p>
<p style="text-align: justify;">Le constat que nous dressons après l’analyse des discours politiques et des pratiques juridiques des deux périodes est que ces discours, si facilement opposables, reposent en fait sur un socle commun de représentations et de pratiques juridiques d’exclusion. En effet, au cœur des arrêtés anti-mendicité et de la loi sur la sécurité intérieure demeurent des façons d’appréhender la pauvreté et le vagabondage ainsi que des pratiques juridiques envers ces catégories qui se placent davantage en continuité qu’en rupture avec le XIXe siècle. Ces pratiques reposent sur un même socle, sur une même volonté d’exclure et de sanctionner pénalement les sans-abri. Elles trouvent leur racine dans une idéologie commune sous-jacente qui opère une séparation entre pauvres méritants et mauvais pauvres.</p>
<p style="text-align: justify;">Les pratiques juridiques de la fin du XIXe apparaissent remarquablement cohérentes avec le discours racisant d’exclusion des vagabonds, tenu tant sur le plan politique et officiel que sur le plan scientifique par les experts de tous horizons. En revanche, la rupture entre les discours d’inclusion citoyenne et d’insertion sociale et le traitement pénal actuel se révèle flagrante. Ces pratiques juridiques contemporaines de pénalisation de la misère sont héritées du siècle passé.</p>
<p style="text-align: justify;">L’étude, conduite ici sur les pratiques juridiques, mériterait une analyse plus large en termes de configurations historiques et une comparaison plus poussée des politiques publiques aux deux époques sur les thèmes du logement, de la santé, de l’emploi, etc. Ces analyses complémentaires permettraient une analyse plus fine des ruptures et des continuités dans le regard porté et les actions menées aujourd’hui envers la grande pauvreté et les sans-abri.   <strong></strong></p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Notes</strong> (cliquer sur le numéro de la référence pour revenir au texte)</p>
<p style="text-align: justify;"><a name="r1"></a><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#t1">(1)</a> Voir l’article: « La racisation et le contrôle juridique des sans-abri en France à la fin des XIXe et XXe siècles. Première partie » paru dans le numéro précédent.<br />
<a name="r2"></a><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#t2">(2)</a> Article 270 du Code pénal de 1810 : «Les vagabonds ou gens sans aveu sont ceux qui n&#8217;ont ni domicile certain, ni moyen de subsistance, et qui n&#8217;exercent habituellement ni métier ni profession».<br />
<a name="r3"></a><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#t3">(3)</a> Renault  Marie-Hélène, «Vagabondage et mendicité. Délits périmés, réalité quotidienne», <em>Revue  historique</em>, 606, avril / juin 1998, Paris, P.U.F., p.287.<br />
<a name="r4"></a><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#t4">(4)</a> Cité par Wagniart  Jean-François, <em>op. cit.</em>, 1999, p. 118. Nous suivons  dans ce paragraphe les indications qu’il donne sur cette loi  pp. 118-128.<br />
<a name="r5"></a><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#t5">(5)</a> Kaluszynski Martine, <em>La  République à l’épreuve du crime. La construction du crime comme objet politique  1880-1920</em>, CGDJ, Paris, Droit et société, série politique, 2002, p.177.<br />
<a name="r6"></a><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#t6">(6)</a> «Il est anti-social parce que  le vagabondage mène au vol, à l’escroquerie, au crime. Rien de plus naturel.»,  Pagnier Armand, <em>op. cit.</em>, 1910, p.  52.<br />
<a name="r7"></a><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#t7">(7)</a> Teisseire Édouard, <em>La  transportation pénale et la relégation</em>, Paris, 1893, p. 269 cité par Kaluszunski  Martine, <em>op. cit.</em>, 2002, p.177.<br />
<a name="r8"></a><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#t8">(8)</a> Cette question a été posée par Bertrand Valérie, «La mendicité et l’état dangereux : l’historicité des représentations sociales dans le discours juridique», Connexions, no. 80, 2003-2, pp. 137- 154. L’idée centrale de son article est que ces arrêtés véhiculent et «réactualisent une notion longtemps utilisée, l’état dangereux» (p.138). Nous reprenons ici une partie de son analyse et cherchons à pousser plus loin la réflexion en articulant cette étude des représentations avec le niveau politique et la mise en discours des sans-abri afin de préciser à quel niveau se jouent les ruptures et les continuités dans les discours et les pratiques.<br />
<a name="r9"></a><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#t9">(9)</a> L’article L. 2212-2 du Code Général des Collectivités Territoriales, instauré par la loi no. 2001-1062 du 15 novembre 2001 parue au <em>Journal Officiel</em> le 16 novembre 2001, stipule dans son article 46 que la police municipale a pour fonction d&#8217;assurer le bon ordre, la sûreté, la sécurité et la salubrité publiques.<br />
<a name="r10"></a><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#t10">(10)</a> Dans certains arrêtés, il est  question de «troubles à l’ordre public» et de «problèmes d’hygiène et de  salubrité».<br />
<a name="r11"></a><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#t11">(11)</a> Les extraits sont tirés du  corpus des dix-neuf arrêtés anti-mendicité pris par les municipalités  françaises.<br />
<a name="r12"></a><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#t12">(12)</a> Extrait du projet de loi pour  la sécurité intérieure : &lt;<a href="http://www.senat.fr/leg/pjl02-030.html">http://www.senat.fr/leg/pjl02-030.html</a>&gt; Consulté le 1er  février 2007.<br />
<a name="r13"></a><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#t13">(13)</a> Souligné par nous.<br />
<a name="r14"></a><a href="http://ancien.lepanoptique.com/page-article.php?id=276&amp;theme=societe#t14">(14)</a> Soit environ 5250 dollars  canadiens.</p>
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		<title>La racisation et le contrôle juridique des sans-abri en France à la fin des XIXe et XXe siècles. Première partie</title>
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		<pubDate>Sat, 01 Sep 2007 08:43:29 +0000</pubDate>
		<dc:creator>Baptiste Godrie</dc:creator>
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			<content:encoded><![CDATA[<p style="text-align: justify;"><strong>L’objet de cet article est d’étudier les liens entre la mise en discours politique des sans-abri, en France, à la fin des XIXe et XXe siècles, et les pratiques juridiques dont ils sont l’objet aux deux époques. Il s’agit de mettre en évidence, à l’aide d’une étude historique comparée des peines et sanctions juridiques établies et appliquées, le fait qu’à ces discours opposables, le premier racisant et d’exclusion sociale, le second de réinsertion et d’inclusion citoyenne, correspondent des pratiques juridiques similaires en termes de contrôle et de discrimination des sans-abri.</strong></p>
<div class="photo" style="text-align: justify;"><img title=" Visiteur" src="http://www.lepanoptique.com/images/articles/14/soc-sansabri.jpg" alt=" Visiteur" width="294" height="214" /><br />
Daniel Lobo, <em> Visiteur</em>, 2006<br />
Certains droits réservés.<br />
<img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_public.gif" border="0" alt="" /> <a href="http://creativecommons.org/licenses/by/2.0/" target="new"><img src="http://www.lepanoptique.com/wp-content/uploads/2009/07/icon_creative_commons.gif" border="0" alt="" /></a></div>
<p style="text-align: justify;">Dans ce premier article d’une série de deux nous prêtons attention aux discours politiques sur les sans-abri tenus à la fin  des XIXe et XXe siècles. Le second article sera consacré à l’étude des pratiques juridiques et au traitement pénal des sans-abri aux deux périodes considérées.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Contexte historique</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Le XXe siècle est marqué par une montée en puissance de la protection sociale et une intégration progressive des populations exclues dans la société et les services sociaux d’aide et d’assistance. La Seconde Guerre mondiale, l’Holocauste et les progrès de la biologie contribuèrent, entre autres, directement au déclin, dans les discours publics et scientifiques, des considérations racisantes et hygiénistes envers les populations marginalisées vivant dans une extrême pauvreté et dont la figure caractéristique est celle du sans-abri.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces considérations racisantes atteignent leur apogée à la fin du XIXe siècle puis laissent progressivement la place à des analyses scientifiques qui se veulent davantage objectives. Le discours politique se présente quant à lui, petit à petit, comme un discours d’inclusion des populations marginalisées. Les actions mises en œuvre de nos jours visent à réinsérer ces populations dans la société, à travers notamment des politiques de formation et d’accès à l’emploi.</p>
<p style="text-align: justify;">Il y a donc en apparence, entre la fin du XIXe et la fin du XXe siècle, un saut considérable, voire une rupture dans la façon de considérer les populations itinérantes: la première période renvoyant à une politique d’exclusion citoyenne, la seconde s’articulant autour des notions de droits sociaux et d’insertion sociale.</p>
<p style="text-align: justify;">Si la mise en discours des sans-abri a tant évolué, au point de pouvoir opposer quasiment termes à termes les discours entre les deux siècles, on peut en revanche s’interroger sur les pratiques dont ils sont l’objet. Poser cette question, c’est introduire l’idée d’une possible rupture entre les discours et les pratiques. Dans cet article, nous nous concentrerons sur les seules pratiques juridiques et tenterons ainsi de cerner, pour le cas de la France, la question de la continuité ou non des discours politiques et des pratiques juridiques envers les sans-abri entre la fin du XIXe siècle et la fin du XXe.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>I Un discours racisant  d’exclusion sociale et citoyenne au tournant du XIXe</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Les représentations de la pauvreté et de l’itinérance culminent au XIXe dans un discours racisant qui tend à naturaliser les différences sociales et à traiter les itinérants et plus généralement les pauvres comme des races inférieures, des êtres atteints de pathologies médicales et des catégories dégénérées de la population. Ce discours est alors appuyé par une expertise médico-psychiatrique ainsi que par certaines sciences «humaines» naissantes à l’époque telles que la criminologie et l’anthropologie.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le tournant du XIXe  siècle et l’émergence de doctrines racistes politico-scientifiques </strong></p>
<p style="text-align: justify;">En suivant Taguieff, on peut dater de la seconde moitié du XIXe siècle l’émergence des «doctrines politico-scientifiques fondées sur l’idée de &laquo;&nbsp;race&nbsp;&raquo;(1)». Le racisme n’apparaît pas à cette époque &#8211; il existe déjà bien avant &#8211; mais il y prend à ce moment une forme spécifique et devient une idéologie politique.</p>
<p style="text-align: justify;">Le discours raciste va toucher de manière plus pernicieuse les «classes laborieuses», les travailleurs pauvres et les personnes considérées comme inférieures, inadaptées à la société industrielle, faibles voire inutiles au bon fonctionnement de la société. Parmi celles-ci les vagabonds, qui, comme beaucoup d’autres catégories telles que les «fous», les «pervers», etc., sont présentés comme des dégénérés et font l’objet de typologies médicales et psychiatriques visant à déterminer leurs tares. La médecine, la biologie, l’anthropologie et la criminologie vont servir entre autres à appuyer ce discours en fournissant des faits «scientifiques» de nature à individualiser et à «biologiser» les différences sociales. Si bien que certains auteurs vont jusqu’à affirmer qu’en cette fin de siècle, «les explications biologisantes et prétendument scientifiques des rapports sociaux constituaient presque un passage obligé pour toute idéologie politique ou système de domination en quête de légitimation(2)».</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La racisation des  vagabonds à la fin du XIXe siècle(3) </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Des études entières sont consacrées au problème du vagabondage,  sur les thèmes de la dégénérescence, de l’automatisme ambulatoire, des tares héréditaires, du criminel né de Lombroso, du caractère dangereux des classes laborieuses, de l’hygiénisme social, qui postule que certains hommes sont des espèces dégénérées des populations urbaines. Le livre de Pagnier, <em>Le Vagabond. Ses origines. Sa psychologie. Ses formes. La lutte contre  le vagabondage</em> paru en 1910, est assez illustratif de ces études qui portent sur le vagabondage. Pagnier a une position intéressante car il est à la fois médecin et membre de la classe politique(4). Dans une société de rapide progrès technique, il précise que «tous les incapables, tous les faibles, tous les arriérés, anatomiquement ou physiologiquement, restent en arrière(5)». Dans sa conception, les vagabonds font partie de ces inutiles, des ces «déchets sociaux(6)». Pagnier stigmatise l’«action antihygiénique du vagabond» qui «sème partout et malgré tout les germes de l’infection(7)». Il est considéré inapte au travail et dépourvu de la moindre volonté. La conclusion reste sans appel:</p>
<blockquote style="text-align: justify;"><p>«Le déchet est et restera le déchet, c’est notre lot social, le résultat de notre accroissement et de notre progression constante. Le devoir est donc de l’employer, de lui donner la règle qui remplacera la volonté qui lui manque et le rendra utile à la société; on améliore ces débris sociaux. La guérison semble impossible.»(8)</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">Ce sont des malades et la société est bien obligée de composer avec eux. Pagnier propose l’enfermement ou l’asile pour les plus aliénés.</p>
<p style="text-align: justify;">Ces représentations racisantes culminent à la fin du XIXe. Elles sont issues d’un processus historique de construction des catégories de perception du vagabond(9). Plusieurs auteurs sont d’accord pour faire des années 1880-1890 les années de répression les plus féroces envers les vagabonds et les mendiants(10) et celles où les préjugés dans les discours politiques présentent nettement un caractère racisant. Des critiques sont émises, des débats éclatent même si ceux-ci reposent souvent de fait sur des préjugés évolutionnistes teintés d’universalisme. Unité discursive ne signifie pas unanimité. Malgré tout, le discours dominant qui se dégage est bien un discours d’exclusion de la citoyenneté et de racisation d’une partie de la population, notamment des individus en situation de grande pauvreté avec en premier lieu les mendiants et les vagabonds. On peut même dire avec Mucchielli, qui a minutieusement analysé les discours politiques, les lois et les écrits scientifiques de la fin du XIXe siècle, que cette époque constitue la «dernière grande offensive répressive(11)» tant en paroles qu’en actes.</p>
<p style="text-align: justify;">À l’opposé, le discours dominant est de nos jours axé sur la notion de réinsertion et d’inclusion citoyenne des populations marginalisées.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>II Un discours d’inclusion  sociale et citoyenne au tournant du XX</strong>e<strong> siècle</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Ce discours s’articule autour de grandes déclarations et principes tels que la cohésion sociale, la solidarité nationale et l’insertion. Ils dessinent un cadre social et politique d’intégration citoyenne et d’accès aux droits pour les plus exclus. Pour analyser ces discours, il faut explorer les missions confiées aux ministères qui s’occupent en France, de la prise en charge de la pauvreté et au contenu des projets de loi qui présentent les grandes orientations politiques.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>La cohésion sociale </strong></p>
<p style="text-align: justify;">Relevons en premier lieu que le Ministère français qui se trouve en charge des personnes les plus démunies s’appelle le «ministère de la Solidarité et de la lutte contre l’exclusion»(12). Il a pour objectif de lutter contre l’exclusion sociale à l’aide de «politiques d’insertion et de lutte contre les exclusions» et du plan de cohésion sociale adopté en 2004. Si l’on prête attention au vocabulaire employé, le terme «insertion» est récurrent dans la description des mesures proposées qui visent, par exemple, à faciliter l’accès à la vie autonome et à «trouver dans les meilleurs délais une sortie du dispositif <em>accueil, hébergement,  insertion</em>(13)». Ce sont ces axes qui figurent dans les  discours officiels des hommes politiques.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Le couple insertion / exclusion</strong></p>
<p style="text-align: justify;">Un des outils majeurs de la politique d’insertion est le revenu minimum d’insertion (RMI) qui stipule dans son premier article que:</p>
<blockquote style="text-align: justify;"><p>«[Le] revenu minimum d’insertion constitue un des éléments d’un dispositif global de lutte contre la pauvreté tendant à supprimer toute forme d’exclusion, notamment dans les domaines de l’éducation, de l’emploi, de la formation, de la santé et du logement.»(14)</p></blockquote>
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<p style="text-align: justify;">Un second moyen de lutte contre l’exclusion est la loi Besson du 31 mai 1990 qui revendique le droit au logement comme un principe constitutif des droits de l’homme. Ce droit contribue au respect de la dignité des personnes en ce qu’il défend l’accès à un logement pour tous indépendamment des ressources financières:</p>
<blockquote style="text-align: justify;"><p>«Toute personne ou famille éprouvant des difficultés particulières, en raison notamment de l’inadaptation de ses ressources ou de ses conditions matérielles d’existence, a droit à une aide de la collectivité […] pour accéder à un logement décent et indépendant ou s’y maintenir.»(15)</p></blockquote>
<p style="text-align: justify;">Les dispositifs mis en place et le vocabulaire employé concernent autant les moyens que les buts: insertion, lutte contre l’exclusion, sortie du dispositif «accueil, hébergement, insertion», accès aux droits et à tous les aspects de la vie sociale. Il dénote clairement un vocabulaire d’inclusion sociale et citoyenne des individus en situation de grande pauvreté.</p>
<p style="text-align: justify;">Les discours qui se dégagent de la fin du XIXe puis du XXe siècle sont quasiment opposables termes à termes. La rupture est évidente et flagrante. Si ces discours sont cohérents avec les pratiques qu’ils fondent, les pratiques juridiques à l’égard des sans-abri devraient, elles aussi, être antithétiques. L’étude du traitement pénal des sans-abri aux deux époques dans la deuxième partie de cet article devrait nous permettre de confirmer ou d’infirmer cette hypothèse.</p>
<p style="text-align: justify;"><strong>Notes</strong></p>
<p style="text-align: justify;">(1) Taguieff Pierre-André, <em>La couleur et le sang. Doctrines racistes à  la française</em>, Turin, Mille et une nuits, 1998, p. 13.<br />
(2) Ducharme David et Eid Paul, «La notion de race dans les sciences et l’imaginaire raciste : la rupture est-elle consommée?», <em>L’observatoire de  la génétique</em>, No. 24, (septembre-novembre 2005), [en ligne], &lt;<a href="http://www.ircm.qc.ca/bioethique/obsgenetique/cadrages/cadr2005/c_no24_05/c_no24_05_02.html">http://www.ircm.qc.ca/bioethique/obsgenetique/cadrages/cadr2005/c_no24_05/c_no24_05_02.html</a>&gt;.  Consulté le 1er février 2007.<br />
(3) Nous privilégions les termes de «groupes racisés» et «groupes racisants» car ils induisent l’idée d’un processus dynamique, d’une construction historique d’un rapport entre groupes sociaux.<br />
(4) Lorsqu’il écrit son étude,  Pagnier est vice-président de la Chambre des députés et ancien Ministre.<br />
(5) Pagnier, Armand, <em>Le Vagabond. Ses origines. Sa  psychologie. Ses formes. </em>Paris, Vigot   Frères, 1910, p. 43.<br />
(6) Pagnier, A., <em>op. cit.</em><br />
(7) Pagnier, A., <em>op. cit.</em>, p. 55.<br />
(8) Pagnier, A., <em>op. cit.</em>, p. 206.<br />
(9) Voir sur ce  point : Geremek Bronislaw, <em>La  potence ou la pitié</em>, Paris, Gallimard, 1987 [1978], Sassier Philippe, <em>Du bon usage des pauvres. Histoire d’un  thème politique XVIe-XXe</em>, Pais, Fayard, 1990 et Gaboriau Patrick, <em>SDF à la Belle Époque</em>.<em> L’Univers des mendiants au tournant des  XIXe et XXe siècles</em>, Paris, Desclée de Brouwer,  « Re-connaissances », 1998.<br />
(10) Mucchielli Laurent  (dir.) «Postface : Penser le crime. Essai sur les représentations  scientifiques du crime», <em>Histoire de la  criminologie française</em>, Paris, L’Harmattan, Histoires des sciences  humaines, 1994 et Wagniart Jean-François, <em>Le  vagabond à la fin du XIXe siècle</em>, Paris, Belin, Socio-histoires, 1999.<br />
(11) Laurent  Mucchielli, <em>op. cit.</em>, 1994, p. 462.<br />
(12) On peut consulter les  principaux objectifs et la mission du Ministère en ligne à l’adresse &lt;<a href="http://www.coh%c3%a9sionsociale.gouv/">www.cohésionsociale.gouv</a>&gt;. Consulté  le 1er février 2007.<br />
(13) Ces axes sont  disponibles sur le site du Ministère de l’emploi, de la cohésion sociale et du  logement : &lt;<a href="http://www.social.gouv.fr/article.php3?id_article=775#repere1">http://www.social.gouv.fr/article.php3?id_article=775#repere1</a>&gt;.  Consulté le 1er février 2007.<br />
(14) Loi du 1er  décembre 1988 instituant le revenu minimum d&#8217;insertion (RMI).<br />
(15)  Loi no. 90-449 du 31 mai 1990 sur le droit au logement, parue au <em>Journal Officiel</em> le 2 juin 1990 : &lt;<a href="http://asso.francenet.fr/cdsl/refs/lois/besson90.htm">http://asso.francenet.fr/cdsl/refs/lois/besson90.htm</a>&gt;.  Consulté le 1er février 2007.</p>
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